Achille Mbembé : « Les Nègres, on s’attend à ce qu’ils soient brutalisés »

7 août 2019 Non Par Théau Mbemba
Précédemment paru ICI

Tout se passe comme si chaque fois que l’on ouvre les yeux, il y a des personnes humaines d’origine africaine quelque part dans notre monde en train d’être brutalisées par une autorité ou une autre.

Ailleurs, loin de chez eux, hors d’Afrique.

Mais en Afrique aussi, entre les mains des leurs – des coups, surtout des coups, la brutalité avec laquelle tout corps de nègre (simple gisement musculaire) est traité!

Et cela fait très longtemps que ça dure.

Ça dure depuis tant de temps que cela n’étonne plus personne.

Les Nègres, on s’attend à ce qu’ils soient brutalisés, et c’est le contraire qui est anormal.

Il y a quelques semaines, un camp de prisonniers (car c’est de cela qu’il s’agit) en majorité africains a été littéralement bombardé en Lybie. Plusieurs dizaines d’entre eux ont été tués.

D’autres périssent presque chaque semaine, noyés dans les eaux de la Méditerranée.

On ne compte plus ceux dont les sables du Sahara recouvrent de leur linceul les dépouilles.

Pas un seul mot de nos Chefs d’Etat.

Pas un seul mot des représentants des peuples africains. Pas un seul mot des organisations continentales, encore moins de nos intellectuels, artistes, footballeurs, hommes et femmes d’Eglise ou entrepreneurs.

Après deux jours, la nouvelle a disparu des grands médias occidentaux. Et tout a recommencé comme si rien n’avait jamais eu lieu. De telles vies comptent-elles seulement?

La Lybie est un pays où existent des marchés d’esclaves africains en plein XXIe siècle. Tout le monde le sait.

Elle est un pays ravagé par le racisme anti-nègre qui menace de plus en plus la plupart des Etats maghrébins. Tout le monde le sait.

Tout le monde le sait par ailleurs, certaines puissances européennes revendiquant le statut d'”amies des Africains” procurent des armes sophistiquées a l’une ou l’autre des milices qui se disputent le pouvoir à Tripoli.

L’Europe, qui a joué un rôle déterminant dans la destruction de la Lybie, leur procure d’énormes sommes d’argent.

L’objectif est d’empêcher la migration des Nègres en Europe. Pour ce faire, il faut transformer l’Afrique en un immense Bantoustan.

 

Macron a réuni à l’Elysée des individus choisis au hasard…pour représenter “la diaspora africaine”

En réalité, il s’agit de subsides à la chasse de captifs nègres que l’on entasse dans des prisons qui ne disent pas leur nom, et que l’on revend à l’encan sur les marches locaux. Un commerce ignominieux est en cours dont les corps d’ébène servent une fois de plus de monnaie.

Ceci, l’Europe prétend ne pas le voir, tout comme elle s’échine à rendre invisible la saignée en cours en Méditerranée.

Au sujet de ce scandale, nos Chefs d’Etat n’ont aucun mot à dire. Nos intellectuels, nos artistes, nos footballeurs, nos hommes et femmes d’Eglise et nos entrepreneurs non plus.

Hier, le Président Emmanuel Macron a réuni à l’Elysée des individus choisis au hasard par son gouvernement. Ces individus de son choix sont supposés représenter “la diaspora africaine” en France.

Ces gens n’ont été élus par personne. Ils n’ont obtenu mandat d’aucun Africain, ni été délégué par qui que ce soit pour s’exprimer en notre nom. Ils sont, tous et toutes, à des degrés divers, des invités personnels du souverain à une fonction que l’on fait passer pour officielle.

Le Président Macron, nous dit-on, est un grand intellectuel. Il serait un disciple de Paul Ricœur et aurait suivi des séminaires avec Etienne Balibar.Mais quand il s’agit de l’Afrique, il évite soigneusement de se mesurer à de véritables intellectuels africains critiques – ceux-là qui, de par leurs œuvres, ont acquis reconnaissance internationale et notoriété.

Est-ce parce que, bien qu’ayant fait leurs études en France, la plupart ont tourné le dos à la Françafrique, lui préférant les États-Unis et les mondes anglo-saxons et, de plus en plus, chinois?

Ils risquent en effet de le démaquiller, de lui poser toutes les questions qui gênent, de lui opposer des arguments sérieux auxquels il n’a aucune réponse plausible. Ils risquent de remettre publiquement en cause les trois piliers de la politique française en Afrique – le militarisme, le mercantilisme et le paternalisme mâtiné, comme toujours, de racisme.

Et, naturellement, le soutien sans condition à des régimes corrompus qui militent activement contre les intérêts bien compris du Continent.

Le Président Macron leur préfère des gens choisis par ses diverses cellules de communication et autres conseils présidentiels – de pauvres étudiants d’une pauvre université qui ne savent pas comment formuler des questions pertinentes et qu’il se fait fort de ridiculiser; des quidam qui n’ont étudié aucun dossier en profondeur et se contentent de généralités; des Nègres de pacotille assoiffés de vanité et en quête de selfies, hilares et bon enfant, trop heureux de servir le Maitre lorsqu’il ne s’agit pas d’opportunistes peu scrupuleux en quête de prébendes.

Tout heureux de se retrouver sous les lambris, hier ils lui ont en effet servi la soupe et ont soigneusement évité de traiter des vrais dilemmes – ceux qui font des rapports entre la France et l’Afrique le paradigme même du scandale néocolonial.

 

Nul ne nous libèrera à notre place ou malgré nous

Bal des cyniques, en vérité, et des deux côtés!

Ce soir, cette comédie s’est révélée être ce qu’elle a toujours été.

Des centaines d’Africains sans papiers ont occupé le Panthéon pour exposer aux yeux du monde le traitement qu’ils subissent en France.

La réponse ne s’est pas fait attendre. Ils ont été “évacués” sans ménagement, à, la manière exacte dont ils sont traités dans leurs pays respectifs par leurs propres gouvernements.

Quant prendra fin ce scandale? Quand apprendrons-nous à gagner de nouveau? Quand est-ce que les vies nègres compteront enfin?

Tant que l’Afrique ne deviendra pas son centre propre, tant qu’elle ne se reconstituera pas en tant que vaste espace de circulation, tant qu’aucun Africain ne sera traite comme étranger en Afrique même, la brutalisation des corps nègres se poursuivra.

Pour le reste, le salut ne viendra pas de la France. Il n’y a strictement rien a attendre d’elle que nous ne puissions-nous offrir à nous-mêmes. Le salut ne viendra pas non plus des diasporas. Il viendra d’abord de l’Afrique elle-même.

Il faut donc réapprendre à faire corps et reprendre la lutte. Il faut l’intensifier la ou elle est déjà en cours. Il faut puiser dans la mémoire, la créativité et les énergies souterraines de nos peuples pour aller de l’avant.

Nul ne nous libèrera à notre place ou malgré nous. Les vies des nôtres dispersés dans les quatre coins du monde ne compteront véritablement que le jour ou l’Afrique sera debout sur ses propres jambes.

Et c’est à travailler à reconquérir cette initiative historique que nous sommes appelés. Tout le reste n’est que diversion.

 

Page facebook Achille Mbembe, 12 juillet 23h33

 

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