Togo : Augmentation du PIB, bonne ou mauvaise nouvelle?

Togo : Augmentation du PIB, bonne ou mauvaise nouvelle?

6 octobre 2020 Non Par Francisco Akueté
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Le Togo a procédé à la réévaluation de son Produit intérieur brut (PIB). Annoncé le 22 septembre dernier, ce rebasage fait bondir le PIB togolais de 36,5%. Loin d’être un cas isolé, les révisions méthodologiques et politiquement orientées des évaluations du PIB sont devenues monnaies courantes. On se rappelle du cas ghanéen dont le PIB par tête d’habitant est passé de 560 dollars US le 5 novembre 2010 à 1100 dollars US le lendemain suite à une requalification du FMI et des dirigeants ghanéens. Mais le résultat du Togo est supérieur à ceux des pays de la région qui ont déjà réévalué leur PIB notamment le Burkina (13%), le Sénégal (30%) et le Niger (30%). Seule la Côte d’ivoire, locomotive de l’Union monétaire ouest africaine (UEMOA) a fait mieux avec un saut de 38%.

C’est quoi le PIB ?

Le PIB est le premier outil macro-économique pour mesurer la richesse d’un pays. Pour surveiller la santé d’un pays, les analystes ont le nez rivé sur cet indicateur économique qui permet par exemple de mesurer la croissance. Il est né après la crise économique de 1929, plus précisément le 4 janvier 1934. Terriblement impactés par la crise, les Etats-Unis ont compris que pour gérer le cycle économique, il fallait le surveiller. C’est ainsi que le gouvernement commença à recueillir des tonnes de statistiques dont la plus importante, le PIB, que nous utilisons encore aujourd’hui. Son inventeur, l’économiste Simon Kuznets a expliqué devant le Congrès américain : « Les objectifs en matière de croissance doivent être précis et indiquer de quel type de croissance il s’agit et dans quel but ». Le Produit intérieur brut (PIB) inclut tous les biens et services neufs vendus par tout le monde chaque année dans un pays. Il s’agit donc d’un flux et non d’un stock. Avant tout, il faut comprendre que le PIB est un indicateur. Il mesure ce qu’on lui demande de mesurer, selon une méthode plus ou moins contestable.

Comment se calcule le PIB ?

Pour calculer le PIB, on comptabilise tous les biens et services, marchands et non marchands, au prix du marché. Pour évaluer la part des services non marchands et de l’administration publique à la production économique, les analystes partent du principe que leur valeur est égale à leur coût. Par exemple, pour mesurer la contribution de l’éducation nationale dans le PIB, on additionne les salaires des enseignants et les coûts liés au fonctionnement des écoles (électricité, eau, etc.). Cette méthode ne permet pas de mesurer la valeur ajoutée ou le gaspillage. C’est-à-dire que le service rendu peut avoir plus de valeur que son coût de production ou être fourni plus efficacement. La méthode la plus populaire est définie par l’équation suivante: PIB = C + G + I  + (X – M)

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C  représente les dépenses de consommation ; G, les dépenses gouvernementales ; I, les investissements privés et publics ; X : Exportations et M, les importations.

Ce que le PIB ne mesure pas

Le PIB ne compte que les produits et services finalisés, pour éviter une double comptabilisation.

Exemple : s’il a fallu 25 FCFA de blé pour produire une farine de 50 FCFA ayant servi à produire un pain de 100 FCFA, la contribution totale au PIB est de 100 FCFA, pas 175 FCFA.

Tant qu’on achète des biens, le PIB monte, peu importe ce qu’on achète… sauf si c’est illégal. Quoique …beaucoup de pays européens incorporent désormais les recettes de la drogue et de la prostitution dans leur PIB.

Le PIB ne prend en compte que les transactions monétaires. Une forêt ne compte pas dans le PIB à moins que nous le l’abattions. Si nous préparons nos repas, rangeons nos maisons et nous occupons nous-mêmes de nos enfants, ce n’est pas enregistré dans le PIB. Par contre, Si nous mangeons au restaurant, payons des gens pour ranger nos maisons et mettons nos enfants à la crèche, c’est enregistré. Donc pour une même quantité de travail, le PIB peut quand même croître, mais c’est simplement parce que le travail a été déplacé dans l’économie monétaire. Selon certaines estimations, le travail domestique représenterait plus de 50% du PIB en valeur ! Comme le souligne de manière humoristique Alfred Sauvy, « il suffit alors, pour reprendre un exemple célèbre, d’épouser sa cuisinière pour faire baisser» le PIB. Si un salarié choisit de réduire son temps de travail pour faire du bénévolat dans une association, soigner un parent malade ou cultiver son potager, cela n’est pas enregistré dans le calcul du PIB.

La baisse du nombre d’accidents de la route entraîne une diminution du PIB à cause du manque à gagner généré par l’absence d’opérations chirurgicales lourdes, l’achat de nouveaux véhicules, le déplacement des policiers pour faire un constat sans oublier les assureurs et les experts pour l’inventaire des dommages.

Tout ce qui affecte le bien-être des agents économiques n’est pas pris en compte dans le calcul du PIB. Par exemple, la dégradation de l’environnement qui hypothèque la création de richesse future. Enfin, l’économie souterraine (travail au noir, fraude fiscale, activités criminelles) n’est pas prise en compte dans le PIB. Son importance est pourtant estimée à 10% du PIB dans le cas des Etats-Unis et à 20% dans le cas de l’Italie !

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Pour l’économiste togolais Nadim Michel Kalife, « ce rebasage du PIB en revalorisant la contribution du secteur informel dans le PIB est une bonne chose, si elle correspond réellement aux réalités du secteur informel qui ne déclare pas ses revenus aux impôts. Cela permet de donner une plus juste valeur au PIB, car le secteur informel regroupe près de 90% de la population togolaise. »

Quelles sont les conséquences de la  réévaluation du PIB?

La principale conséquence de cette réévaluation du PIB consiste à aligner les statistiques togolaises sur les critères économiques servant à orienter la politique économique. C’est ce que confirment les propos du ministre des Finances Sani Yaya dans les colonnes de Jeune Afrique : « Le rebasage améliore l’évaluation que les partenaires et les investisseurs font de l’économie togolaise. » Explications de l’économiste Nadim Michel Kalife : « Du seul fait de l’augmentation artificielle du PIB de 36,5% découle une baisse automatique du taux d’endettement de l’Etat par rapport au PIB. En faisant baisser le taux d’endettement de 68,3% à 51,9%, l’Etat retrouve une nouvelle marge de manœuvre pour emprunter et réaliser de nouvelles dépenses jusqu’à la limite autorisée de 70% ! En revanche le taux des prélèvements obligatoires (impôts, taxes foncières et domaniales) par rapport au PIB baisse de 20,8% à 14,6%. Or, nous étions à 21% conformément aux normes de l’UEMOA. Donc, l’Etat va devoir élargir sa base d’imposition et de taxation immobilière et cadastrale. Et là, ce sont des impôts et taxes plus nombreux pour une grande partie de la population qui n’en payait pas !» Sur sa page facebook, Nathaniel Olympio le leader du Parti des Togolais (opposition) alertait : « Togolais, apprêtez-vous, avec vos enfants et petits-enfants, à rembourser les dettes dont vous ne profitez pas vraiment. »

Conclusion : on peut à raison s’inquiéter quand le PIB augmente et se réjouir quand il diminue. Car « cela ne change rien à nos richesses individuelles, précise Nadim Michel Kalife. Bien au contraire. Parce que le gouvernement va lever de nouveaux impôts et taxes pour faire remonter la pression fiscale à 20%, puisque ce taux est tombé à 14% du fait du gonflement du PIB de 36,5%. » Par contre, « pourquoi ne pas réévaluer le PIB du montant des capitaux illicites qui s’évadent du pays et qui ne sont pas comptabilisés dans ce PIB ? » s’interroge l’économiste togolais. Selon une étude sur la mobilisation des ressources domestiques en Afrique de l’ouest produite par Dalberg et commanditée par OSIWA (Open society initiave for west Africa) en février 2015 : « Au cours de la dernière décennie, les flux financiers illicites (FFI), à savoir le mouvement de fonds gagnés, transférés et utilisés de manière illégale, se sont accrus à un taux annuel de 23 % au sein de la CEDEAO […] Selon la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), 60 % des flux financiers illicites proviennent de la tarification abusive des transferts, alors que les pays d’Afrique sub-saharienne continuent de mobiliser moins de 17 % de leur produit intérieur brut (PIB) en recettes fiscales.» En effet, pour diminuer leur fiscalité, les multinationales enregistrent leurs bénéfices hors du pays où l’activité est vraiment réalisée. Elles exportent à des filiales établies dans les pays « moins-disant » sur le plan fiscal des produits à un prix inférieur au prix du marché, offrant ainsi un bénéfice très peu taxé. De plus, douaniers, policiers et élites accentuent par leurs comportements la baisse des recettes. Aucun emploi public en Afrique n’est mieux rémunéré que celui de douanier. Pendant ce temps, les policiers continuent à taxer aux multiples barrages sur les routes du continent.

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Au-delà du PIB

Il faut souligner que le PIB comptabilise le coût des choses, non les avantages que nous en tirons. Par exemple, l’eau du robinet bon marché compte peu dans le PIB. Si nous devons la remplacer par de l’eau chère en bouteille, le PIB monte, mais il est difficile de voir en quoi c’est mieux pour nous. Le PIB doit être ajusté selon les variations de prix pour que nous sachions si nous acquérons plus de bien ou payons plus pour le même bien.

Déjà en 1934, l’inventeur du PIB, l’économiste Simon Kuznets, lors de la présentation au Congrès de son nouvel outil, avertissait les sénateurs américains. « La mesure du revenu national peut difficilement servir à évaluer le bien-être d’une nation ».

Depuis, d’autres outils ont été créés. On peut noter l’Indice de développement humain (IDH), l’Indice du bonheur national brut créé par le roi du Bhoutan en 1972 et enfin le coefficient de Gini. Le premier prend en compte l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation et le PIB par habitant. Le second englobe quatre grands principes: croissance et développement économique, conservation et promotion de la culture, bonne gouvernance des responsables politiques et préservation de l’environnement. Enfin le dernier sert à mesurer le niveau des inégalités économiques des pays.

Francisco Akuetey & Théau Mbemba

Photo d’illustration: © Jacques Do-Kokou

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