Frederick Douglass, le premier candidat noir américain à la présidentielle

Frederick Douglass, le premier candidat noir américain à la présidentielle

11 novembre 2020 Non Par Dhonkila Atakpama
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Présidentiel US 2020

L’expression anglaise « To stand on someone’s shoulders (Se tenir sur les épaules de quelqu’un) » traduit la dette envers celles et ceux qui nous ont précédé. L’ancien président Barack Obama l’a utilisée pour rendre hommage à l’icône du mouvement des droits civiques et sénateur John Lewis après son décès le 18 juillet 2020. «Quand j’ai été élu président des Etats-Unis, je l’ai pris dans mes bras avant de prêter serment à la tribune et je lui ai dit que si j’étais là, c’est grâce à ses sacrifices.»

Parmi ces mères et pères fondateurs, Frederick Douglass occupe une place de choix. Ancien esclave engagé dans le militantisme abolitionniste, dès 1841, auteur d’une autobiographie en 1845, rédacteur en chef et éditeur de journaux, défenseur des droits des femmes, homme politique et orateur brillant, Douglass a su construire sa vie au service de la liberté et de la fierté de ses frères de ‘‘race’’.

« Ni nous ni n’importe quel autre peuple ne pourrons être respecté jusqu’à ce que nous ne nous respections nous-mêmes, et nous n’aurons jamais de respect pour nous tant que nous n’aurons pas les moyens de vivre respectablement» : tel était son crédo.

Désigné en 1872 par l’Equal Rights Party, Frederick Douglass est le premier Noir candidat à une élection présidentielle américaine, colistier de Victoria  Woodhull qui anime le mouvement pour le droit de vote des femmes aux États-Unis, et première femme (blanche) à être candidate à la présidence. Une carte résolument moderne et aussi funky que l’affiche Joe Biden-Kamala Harris.

Mais la candidature de Victoria Woodhull était éminemment symbolique : elle était âgée de 34 ans alors que l’âge minimum pour être élu président (e) était fixé à 35 ans. Lors du dépouillement, les bulletins de vote la désignant n’ont pas été décomptés. On ignore donc le score exact qu’elle a pu obtenir. D’ailleurs, pragmatique, Frederick Douglass avait refusé son investiture pour plutôt faire campagne en faveur d’Ulysse Grant dans l’Etat de New York. Il est vrai que durant son premier mandat, le dix-huitième président américain a fait adopter plusieurs lois garantissant les droits civiques des Africains-Américains notamment le 15e amendement de la Constitution donnant droit de vote sans conditions « de race, de couleur ou d’état de servitude antérieur. »

Ulysse Grant s’illustrera également dans la lutte contre les suprématistes blancs du Ku Klux Klan et de la White League. Sous son second mandat, il signe le ‘’Civil Rights Act’’(1875) qui garantit l’égalité des droits des Noirs dans les domaines du transport, des théâtres, des auberges et dans les jurys.

L’éducation : le sentier de l’esclavage vers la liberté

Frederick Douglass est né esclave un jour de 1817 ou de 1818 à Tuckahoe sur une plantation de l’Etat de Maryland. Très tôt, il est séparé de sa mère et n’a jamais connu l’identité de son père, très probablement son maître blanc. A 8 ans, il est envoyé à Baltimore comme « esclave de maison ». Fasciné par la lecture, il apprend à lire avec sa propriétaire, jusqu’à ce que le mari en colère interrompe brusquement cet apprentissage : « Un nègre ne doit rien savoir, si ce n’est obéir à son maître, et faire ce qu’on lui commande, lui dit-elle. Le savoir gâterait le meilleur nègre du monde. Or, si vous enseignez à lire à ce nègre, il n’y aurait plus moyen de le maîtriser. Il ne serait plus propre à être esclave». Ces mots sonnent pour lui comme une révélation. Comme il le raconte dans son autobiographie ‘’La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même’’, il comprit que l’éducation était « le sentier de l’esclavage vers la liberté ». Il continuera donc logiquement à apprendre à lire en secret en recourant à divers stratagèmes : « Le plan que j’adoptai et qui me réussit le mieux, fut de me faire des amis de tous les petits garçons blancs que je rencontrais dans les rues. Je faisais des instructeurs de tous ceux que je pouvais. […] Lorsqu’on m’envoyait en commission, je prenais toujours mon livre avec moi, et en courant une partie de la route, je trouvais toujours le temps de prendre une leçon avant mon retour. En outre, j’avais l’habitude d’emporter du pain avec moi, car il y en avait toujours assez dans la maison, et on ne m’en refusait jamais ; sous ce rapport-là, je me trouvais beaucoup mieux traité que bien des pauvres enfants blancs du voisinage. Ce pain, je le donnais à ces pauvres petits affamés qui, en récompense me donnaient le pain plus précieux de l’instruction. »

A 13 ans, il lira à d’autres esclaves les articles des journaux qui paraissaient sur l’abolition. Il est décidé à s’échapper vers les Etats du Nord. Mais pour cela il lui fallait savoir écrire afin de faire un faux passeport. En effet, les esclaves ont un carnet où sont consignés par leur maître les étapes de leurs déplacements. N’importe quel Blanc peut le leur demander à n’importe quel moment. Seulement, apprendre à écrire pose plus de problèmes que l’apprentissage de la lecture. « Voici comment me vint l’idée de la manière dont je pouvais apprendre à écrire. Lorsque, j’étais dans le chantier de Durgin et Barley, je voyais souvent des charpentiers, après avoir taillé et préparé un morceau de bois, le marquer en y inscrivant le nom de la partie du vaisseau à laquelle il était destiné. Lorsqu’il était préparé pour le Bâbord, on le marquait ainsi -« B »- ; pour le Tribord, -« T »- ; pour le Bâbord d’avant –« B, A » ; et ainsi de suite. J’appris bientôt le nom de ces lettres et ce qu’elles signifiaient quand on les traçait sur les morceaux de bois dans le chantier. Je me suis aussitôt mis à les copier, et en bien peu de temps je parvins à les écrire. Ensuite, quand je rencontrais un garçon qui savait écrire, je lui disais que je savais écrire aussi bien que lui. La réponse immanquable était : ‘‘Je ne te crois pas. Que je te vois essayer.’’ J’écrivais alors les lettres que j’avais eu le bonheur d’apprendre à former, et je le défiais de surpasser cela. De cette manière-là, je reçus bien des leçons d’écriture que je n’aurais pas eues autrement. »

Se soumettre ne faisait qu’encourager les tyrans à aller toujours plus loin.

Mais la plus grande leçon de sa vie, Frederick Douglass l’apprendra un jour brûlant d’août 1834. Un an plus tôt, son maître Thomas Auld l’a fait revenir sur ses terres pour travailler dans les champs de la plantation. Mais la vie en ville au service du frère de Thomas Auld avait complètement changé l’esclave. Pour étouffer dans l’œuf, l’attitude « frondeuse » de Douglass, il fut envoyé pour un an auprès d’Edward Covey, un fermier des environs qui s’était fait une réputation de « briseur de jeunes nègres » expérimenté. Les planteurs lui envoyaient leurs esclaves difficiles, qui travaillaient gratuitement jusqu’à ce que Covey ait étouffé en eux les derniers relents de rébellion. Covey fut particulièrement dur avec Douglass.

Au bout de quelques mois, il avait réussi à le casser, tant physiquement que psychologiquement. Douglass ne voulait plus lire de livres ni discuter avec ses frères esclaves. Pendant les jours de repos, il s’allongeait sous un arbre, épuisé, et dormait pour échapper au désespoir. Mais un jour où il était particulièrement maltraité, Douglass commit l’impensable: il décocha un coup-de-poing qui envoya le briseur de jeunes nègres à terre. En ce temps-là, un Noir qui frappait un Blanc était à peu près sûr d’être pendu dans la semaine. Mais Douglass était comme enragé. Il se retourna vers Covey. Le combat dura deux heures jusqu’à ce que le fermier, couvert de sang, éreinté, le souffle coupé, abandonne la lutte et rampe jusque chez lui. L’esclave était persuadé que, maintenant, Covey allait revenir armé d’un fusil ou d’une arme quelconque pour le tuer. Mais cela n’arriva jamais. Progressivement, Douglass comprit : le tuer ou le punir trop sévèrement ferait courir un trop grand risque à Covey. Le bruit se répandrait qu’il n’avait pas réussi à mater ce nègre et qu’il avait dû avoir recours à une arme à feu suite à l’échec de ses tactiques. Tout cela ruinerait sa réputation dans la région et au-delà ; il ne pouvait se le permettre. En effet, Jusqu’à la fin de son séjour chez lui, le fermier ne leva plus la main sur l’esclave. Douglass n’oubliera pas la leçon: se soumettre ne faisait qu’encourager les tyrans à aller toujours plus loin. Il fallait mieux prendre le risque de mourir et rendre coup pour coup. «Le combat avec M. Covey fut une circonstance décisive, et pour ainsi dire le tournant de ma vie d’esclave. Il ralluma en moi la flamme mourante de l’amour de la liberté, et ranima dans mon cœur le sentiment de ma dignité d’homme. […] À partir de ce moment-là, je pouvais bien être un esclave quant à la forme, mais je ne pouvais plus être un esclave en réalité

Artisan de la liberté

A 20 ans, Frederick Douglass parvint à s’échapper en utilisant les papiers d’un marin noir libre et atteint New York par bateau et par train. Il n’a alors que 23 ans lorsqu’il prend la parole pour la première fois à l’occasion de la réunion annuelle de toutes les filiales de l’Anti-Slavery Society à Nantucket. Dans son ouvrage ‘’La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même’’, il décrit comment il a acquis ses compétences d’orateur hors pair : « J’avais à cette époque à peu près 12 ans, et la pensée d’être esclave pour la vie, commença à être pour mon cœur un poids douloureux. Ce fut alors qu’un livre intitulé L’orateur colombien, me tomba sous la main. Je le lisais chaque fois qu’une occasion favorable s’en présentait. Parmi beaucoup de matières intéressantes, j’y trouvai un dialogue entre un maître et son esclave. On y présentait l’esclave comme s’étant sauvé trois fois de chez son maître. Ce dialogue rapportait la conversation du maître et de l’esclave, après la troisième reprise de ce dernier. Il contenait l’exposé de tous les arguments que le maître faisait valoir en faveur de l’esclavage, et de toutes les raisons dont l’esclave se servait pour les réfuter. […] La moralité que je déduisis de ce dialogue fut la puissance de la vérité, même sur la conscience d’un propriétaire d’esclaves. »

Douglass s’appropria également un discours du poète Richard Brinsley Sheriddan consacré à l’émancipation catholique. « La lecture de ces deux ouvrages me rendit capable d’exprimer mes pensées et de réfuter les arguments qu’on employait pour la défense de la servitude. »

De fait, le contenu de ses discours, sa prestance et son éloquence frappent.
L’anti-Slavery Society lui offre un poste de conférencier pour une durée de trois ans. Il est
alors amené à prendre la parole à de multiples reprises afin de narrer sa vie d’esclave et de
fugitif et participe également, en 1843, à la Convention de Seneca Falls qui marque la
naissance du premier mouvement féministe américain pour lequel il prendra fait et cause
durant toute sa vie.

Le messie du peuple noir

A partir de 1847, il s’émancipe progressivement de son mentor William Lloyd Garrison, l’une des figures blanches les plus marquantes et engagées de la lutte contre l’esclavage. Cette cassure entre Douglass et son mentor cristallise deux points de vue idéologiques inconciliables. En effet, contrairement à Douglass, Garrison qui ne croyait pas à une résolution politique du problème de l’esclavage, n’était pas non plus opposé à une séparation définitive du pays entre partisans et anti esclavagistes.

Frederick Douglass aura l’opportunité, lors d’une allocution retentissante prononcée en 1852
à l’occasion de la fête nationale du 4 juillet, de résumer l’ensemble de sa pensée et de ses
positions concernant la question de l’esclavage aux Etats-Unis. « L’objet de cette
célébration est donc le 4 juillet, jour anniversaire de votre indépendance nationale et de votre liberté politique. […] C’est pour vous l’occasion de vous rappeler le jour et l’acte de votre grande délivrance, ainsi que les signes et merveilles associés à cet acte et à ce jour. […]Je le dis avec la triste conscience de ce qui nous sépare. Je ne peux être intégré à ce glorieux anniversaire! La hauteur de votre indépendance ne fait que révéler la distance incommensurable qui nous sépare. […]Que représente pour l’esclave américain votre 4 juillet? Voici ma réponse : un jour qui lui montre, plus que tout autre jour de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est en permanence victime. Pour lui, votre célébration est une imposture, la liberté dont vous vous targuez une licence impie, votre grandeur nationale la boursouflure de la vanité. »
D’après Marc Damery, « Ce discours restitue parfaitement l’ensemble de la pensée de Douglass. Les arguments qu’il emploie pour dénoncer l’esclavage se trouvent formulés tout au long de son allocution avec une grande clarté. Conscient de l’évolution de l’esclavage, du point de vue quantitatif, Douglass y dénonce l’existence d’une institution que rien ne peut justifier. Ni la Constitution, dont le mot même d’esclave n’est pas présent, ni la Bible dont se servent certains théologiens. Douglass rend donc caduque toutes argumentations des esclavagistes et démontre que la conservation de cette institution ne répond à aucune logique humaine, politique ou sociale. »

Très vite, Frederick Douglass adhère aux idées du parti Républicain et soutient ses candidats : Fremont en 1856 (il perd) et Abraham Lincoln qui gagne en 1861. La guerre de sécession sera l’occasion pour Douglass, de militer en faveur d’une pleine intégration des
noirs dans l’armée d’une part et d’une reconnaissance de leur statut de citoyen à part entière
d’autre part. Il disait : « Que le Noir parvienne seulement à porter sur sa personne les lettres de cuivres U.S., qu’il arrive à mettre un aigle sur ses boutons, un fusil sur son épaule et des balles dans sa poche, et aucun pouvoir au monde ne pourra plus nier qu’il a gagné le droit de devenir un citoyen »

A partir de 1867, il axe la lutte sur la question du droit de vote en s’appuyant sur la participation importante des soldats noirs durant le conflit et la proclamation d’émancipation. Il ne manque pas de s’insurger avec vigueur contre les violences perpétrées contre les Noirs dans le Sud pour les empêcher de jouir des droits nouvellement acquis. Ces conquêtes de droits politiques et civils donnent aux Noirs une reconnaissance plus grande au sein de la société mais ne donnent pas encore entière satisfaction à Douglass. « Il est vrai que nous ne sommes plus esclaves, mais il est également vrai que nous ne sommes pas complètement libres ; nous nous sommes détournés de la maison de l’esclavage, mais nous n’avons pas encore été pleinement admis dans le glorieux temple de la liberté américaine ; nous sommes encore dans un état de transition et l’avenir est enveloppé de doute et de danger. »

En 1894, il prononce son dernier grand discours, The lessons of Hour, sur la pratique de plus en plus fréquente des lynchages. Il meurt en février 1895 dans sa propriété de Cedar Hill et est enterré à Rochester.

Par un ferme et permanent engagement, Frederick Douglass a su s’élever d’esclave à homme libre, à la dignité d’écrivain, de journaliste, orateur et homme politique de renom qui marqua de son leadership les Etats-Unis. Ne disait-il pas : « Vous avez vu comment d’un homme on fit un esclave, vous verrez comment un esclave devint un homme » 

Pour aller plus loin :

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