VGE, notre cousin de France ! (3/3)

VGE, notre cousin de France ! (3/3)

10 décembre 2020 Non Par Théau Mbemba
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Décédé ce mercredi 2 décembre 2020 à l’âge de 94 ans des suites du Covid-19, Valéry Giscard d’Estaing a eu droit la semaine dernière à des obsèques dans l’intimité familiale à Authon (Loir-et-Cher). Seule une quarantaine de personnes ont assisté à la messe en raison des mesures préventives dictées par la crise sanitaire actuelle. Si son ascension politique menée tambour battant a donné de lui l’image d’un président « réformateur » et « moderne » en France, force est de constater que VGE s’est installé en Afrique dans la continuité de la politique postcoloniale gaullienne.

Ce que savaient les services du renseignement français

Informations sur des cadeaux de Bokassa à Giscard

Note blanche confidentielle rédigée dans la nuit du 24 au 25 août 1979 par le commissaire Patrick Rougelet à l’attention du patron des RG de l’époque Raymond Cham. Pour la première fois, et deux mois avant les révélations par la presse, les RG ont connaissance des fameux diamants donnés par Bokassa au président Giscard d’Estaing. L’info était si brûlante que Raymond Cham a ordonné à Patrick Rougelet de détruire le document. Un mois plus tard, il lui demande curieusement de reconstituer cette note à l’identique. Découvrez ci-dessous la version telle que l’a certainement lue le président dans les derniers jours de septembre 1979.

Le 27 août 1977

Objet : protection de l’ex ambassadeur Sylvestre Bangui. Informations sur des cadeaux de l’empereur Bokassa à Mr le Président de la République.

Chargé depuis le 3 juillet dernier d’une protection auprès de l’ex ambassadeur du Centrafrique en France, il a été permis de recueillir les informations suivantes :

Le 24 août à 20h, j’ai eu un rendez-vous avec l’ex ambassadeur à son domicile 51 avenue Aristide Briand à Montrouge (92).

Etaient présents outre l’ex ambassadeur et moi-même, son chargé des relations avec les autorités françaises Bernard Millard de Montrion.

Nous devions discuter des récentes évolutions du FLU et de la situation centrafricaine en général.

Dès mon arrivée, j’ai remarqué que l’ex ambassadeur était tendu, nerveux. A peine installé, il se lança dans une sévère diatribe contre M. le Président de la République et sa famille. Il m’apprit qu’il savait de source sûre que ‘‘Giscard’’ avait choisi le successeur de Jean Bedel Bokassa, en l’occurrence un certain David Dacko.

Je m’en suis étonné en lui rappelant que lors de récentes conversations, il m’a été mentionné ce nom comme état improbable parce que ce personnage était à la retraite. Il me confirme le fait et en est étonné, mais me dit que la source était sûre et l’information fiable.

Bernard Millard de Montrion intervient alors pour confirmer en disant qu’il tenait la même information, mais venant des militaires.

L’ex ambassadeur, très remonté, brisa net les conversations et déclara : ‘‘Giscard ne veut pas de moi, il préfère les hommes aux ordres pour continuer ses trafics. Ce n’est pas normal toutes ces tergiversations, toutes ces histoires de conseil de régence, visiblement Giscard ne veut pas lâcher Bokassa parce qu’il le tient. Ils se connaissent depuis 1970, alors que Giscard n’était que secrétaire d’Etat [Sic]. Comme je vous l’ai déjà dit, Bokassa détourne toutes les aides de la France et les ressources de la taillerie des diamants nationale. Il en offre à ses visiteurs de marque, il en a toujours offert à Giscard depuis cette époque, que ce soit dans des visites officielles ou lorsqu’il venait chez nous en safari et c’était fréquent. D’ailleurs, ça a continué et quand j’ai été nommé ambassadeur en 1974, j’ai moi-même été l’intermédiaire pour transmettre ces cadeaux de Bokassa à Giscard. Vous pensez si je suis au courant. Olivier, François et Henri Giscard d’Estaing en ont bénéficié aussi. Et puis, il y a toutes les affaires dans lesquelles ils sont – l’aluminium, l’uranium, l’ivoire. Comment Giscard peut-il lâcher Bokassa sans risque ? Oui, je vous le dis, ‘Giscard’ a reçu beaucoup de diamants et a participé à beaucoup de chasses ; je lui ai remis moi-même des sachets de pierre et j’ai organisé des week-ends de chasse où il emmenait des amis, des gens connus. Malgré tous mes efforts pour rétablir la situation, ces liens sont trop forts, il préférera des hommes dociles.’’

Il se calma puis nous avons évoqué ses projets. Il me dit être en train de constituer un gouvernement provisoire avec des membres du FLU mais ouvert également aux autres forces de l’opposition pour constituer l’union nationale. Quoi qu’il arrive, il a affirmé qu’il continuera le combat politique parce qu’il recevait  de plus en plus d’informations du Centrafrique, confirmant l’isolement de Bokassa dans tous les domaines.

Le reste de l’entretien a été consacré à régler des problèmes pratiques, notamment pour ses prochains déplacements. 

RG, la machine à scandales, Patrick Rougelet, Albin Michel, Paris, 1997.

‘‘Affaire des diamants’’ : les sources des journalistes

Comme toujours dans les affaires sensibles révélées par la presse, les RG tentent d’identifier les sources des journalistes. Dans l’affaire des diamants, le service était persuadé que les documents qui ont ‘‘tué’’ VGE transitaient par le PS. Dans cette note du 11 décembre1979, toujours adressée à raymond Cham, Patrick Rougelet cite le nom de Jean-Pierre Chevènement qui lui a été donné par un correspondant togolais.

Le 11 décembre 1979

‘‘Affaire des diamants’’, informations sur les récentes fuites

Notre correspondant habituel qui nous avait signalé l’affaire elle-même le 24 août dernier, et avait apporté des informations sur les premières fuites d’origine centrafricaine (émanant plus particulièrement des milieux d’opposition, Ange Felix Patassé, Kitichi Kouamba), nous apporte des précisions sur les dernières fuites qui ont bénéficié au ‘‘Canard Enchaîné’’.

Selon lui, les documents mis en cause auraient été mis en sûreté par Duchemin sur l’ordre de Bokassa à Tripoli (Lybie). Toujours selon lui, ces documents, après avoir transité par le canal de la valise diplomatique, aurait été distribués par un émissaire de l’ambassade à des personnalités politiques.

Il nous assure comme certains que le PS aurait en sa possession une partie importante des doucments les plus ‘‘pointus’’. Il affirme plus précisément que ce serait la tendance Ceres qui en aurait bénéficié. Le nom de Chevènement est avancé.

Ayant voulu savoir si sa source était sérieuse, il nous a indiqué qu’il s’agissait d’un membre influent de la tendance précitée.

A une question sur ce que pourrait avoir en possession d’autres partis, il nous assure qu’aucun document n’est arrivé dans les autres formations politiques.

Toutefois, il nous indique que le RPR aurait des cntacts privilégiés avec un certain nombre de personnalités centrafricaines dont les noms suivent :

-M. Elian (phonétique, double nationalité, en possession d’une carte RPR) ;

-M. Dibert Bekoy (actuellement en Centrafrique) ;

-M. Hassen (phonétique, double nationalité, en possession d’une carte RPR, serait au cabinet de M. Barre) ;

M. Frizat (actuel ambassadeur du Centrafrique à paris).

Ayant été un témoin direct des évènements qui se sont déroulés peu de temps après le coup d’Etat du 19 septembre, il nous confirme qu’une masse de documents se trouvait étalée partout dans les résidences de Bokassa et que pendant trois à quatre jours elle était accessible à tous.

Il semblerait donc qu’une masse importante de documents pourrait être mise sur ‘‘le marché’’ par n’importe quel quidam.

A propos de Mme Dimitri, toujours selon des bruits qui circuleraient à Bangui, étant donné les amitiés de son mari (ex-président de la Sodiam) avec le monde politique grec passé et présent, il ne serait pas impossible qu’il y eut un rapprochement entre ce fait et la récente affaire ‘‘des terrains grecs du président’’.

Il est à noter que les informations recueillies par cette source se sont toujours vérifiées. En particulier, c’est d’elle que nous avons su dès le 24 août qu’il existait une ‘‘affaire de diamants’’. En conclusion, ces informations semblent vraiment très sérieuses.

RG, la machine à scandales, Patrick Rougelet, Albin Michel, Paris, 1997.

D’étranges soirées dans la cour de l’empereur

Ayant eu pour mission d’enquêter tous azimuts sur les relations VGE-Bokassa, Patrick Rougelet apprend par un proche de l’empereur centrafricain l’existence d’étranges soirées privées. Il en informe la centrale par cette note du 24 janvier 1980.

24 janvier 1980

Problèmes centrafricains, affaires des diamants, suite.

D’après notre source habituelle qui nous a contacté avant de partir à Bangui, du 28 janvier à la mi-février, Monsieur le Président de la République pourrait faire l’objet, dans les prochains mois, de nouvelles attaques concernant ses séjours centrafricains.

Il ne s’agirait plus des affaires de cadeaux. Toutefois, il semblerait que Mme Giscard d’Estaing serait également visée comme nous l’avions déjà signalé. Fait apparemment confirmé par un article récent du ‘‘Canard Enchaîné’’.

Les nouvelles attaques porteraient sur les XXX offert à Monsieur le Président de la République par ses hôtes centrafricains.

En effet, d’après notre source, l’ex-Empereur faisait rafler, dans les quartiers du km 5 et de Ngouabi, XXX.

Bokassa chargeait de cette mission un certain Poumaye, ex-vice-président du MESAN, directeur de la CENTRAP (société ayant pour objet la réalisation de travaux publics).

Actuellement, alors que le président du MESAN, Mme Domitien, ex-premier ministre, est emprisonnée, Piumaye jouit d’une totale liberté et continue de XXX destinées au président Dacko et à Ayando, ministre de ce dernier.

Pour éviter tout éclat, les XXX seraient raflées au Zaïre.

Il est à préciser que le fait de présenter des XXX à des hôtes est une coutume locale qui ne choque pas l’opinion africaine.

Toutefois, au niveau de la politique intérieure française, de telles pratiques risquent d’avoir une influence certaine sur l’opinion publique, d’autant plus que les faits incriminés se situent à des époques proches des massacres d’écoliers centrafricains par l’empereur déchu.

Toujours selon notre source, il existerait des documents photographiques.

RG, la machine à scandales, Patrick Rougelet, Albin Michel, Paris, 1997.

La politique africaine de la France version Mitterrand

Lors de l’exil de Bokassa en France en 1984, les RG, pour le compte de François Mitterrand cette fois, le surveillent. Cette note du 30 mars 1984 rend compte d’une entrevue secrète entre Roger Delpey (un proche de Bokassa, emprisonné sous VGE) et François Mitterrand à l’Elysée. Mitterrand y livre, d’après Delpey, sa conception de la politique africaine de la France et relève les erreurs commises par son prédécesseur.

Versailles, le 30 mars 1984

Confidentiel

A Monsieur le Préfet

Directeur central du Service des Renseignements Généraux

Objet : affaire Bokassa : entretien avec messieurs André Lemeignen et Roger Delpey

Dans le cadre de la mission, dont monsieur le Directeur départemental m’a chargé auprès de l’ex-empereur Bokassa, j’ai été contacté par Monsieur André Lemeignen, qui demandait à me voir de toute urgence et en m’informant qu’il avait des révélations importantes à me communiquer.

Rendez-vous fut pris pour le vendredi 30 mars 1984 à 9h30 au domicile de M. Lemeignen 55, rue Berthier à Versailles.

J’avisais préalablement mon Directeur déparmental et Monsieur le Contrôleur général Berges, qui me donnaient leur accord.

Arrivé à 9h45 ce jour au domicile d’André Lemeignen, j’y découvris la présence de Roger Delpey. Ce fut lui essentiellement qui prit la parole.

Afin d’éviter tout malentendu, je leur précisais la nature exacte de ma mission, à savoir son caractère essentiel de protection.

Roger Delpey ayant pris acte, m’assura que cet entretien entrait parfaitement dans le cadre de mes préoccupations et qu’il désirait collaborer avec notre service, son objectif étant de remettre au pouvoir JB Bokassa par les voies légales et avec l’accord du gouvernement français.

Afin de crédibiliser son discours, il me fit lire un document dactylographié d’une dizaine de pages rapportant un entretien, qu’il avait eu avec Monsieur le Président de la République le samedi 6 mars 1983, de 11h15 à 12h40 au Palais de l’Elysée dans le salon qui servait précédemment de bureau à Monsieur le président Giscard d’Estaing.

En préambule, Monsieur le Président, après les salutations d’usage fit observer à Roger Delpey qu’il le recevait ici et pas dans son bureau non par sadisme mais parce que c’était l’endroit le plus ensoleillé du Palais.

Suit un long entretien d’abord sur la détention de Roger Delpey lors de la fameuse affaire des diamants, puis essentiellement sur la politique africaine.

Toujours selon ce document un échange de vues approfondi fut effectué sur le Cameroun, le Tchad, la Côte d’ivoire et le Togo. Monsieur le président précisait qu’à l’exception du Président Houphouët-Boigny il n’avait pas grande illusion sur la plupart des chefs d’Etats africains, mais qu’il fallait faire œuvre de réalisme parce que l’Afrique présentait un espace stratégique de première importance pour la France au même titre que la Sibérie pour l’URSS et l’Amérique centrale pour les Etats-Unis.

En ce qui concerne le Centrafrique, monsieur le Président connaissait la situation préoccupante du pays sans toutefois être au courant des détails catastrophiques que lui communique Roger Delpey sur l’état sanitaire et alimentaire de la population et sur la corruption généralisée des fonctionnaires et du personnel politique dirigeant.

S’ensuivit un commentaire de Monsieur le Président sur les erreurs de son prédécesseur essentiellement quant au Tchad. Précisant que lui-même avait soutenu Goukouni Weddeye qui, depuis lors, s’est tourné vers la Libye.

En conclusion de l’entretien, Monsieur le Président déclara qu’il n’avait aucun contentieux envers JB Bokassa et que la France ne s’opposerait pas à un retour de l’ex empereur en Centrafrique si une partie de la population et de l’armée le demandait. Toutefois ce retour ne pourrait pas s’opérer à partir du territoire français afin que l’on ne puisse pas accuser la France de tirer les ficelles et que l’opposition ne s’empare de l’affaire pour accuser le gouvernement de fomenter une opération à son encontre. A ce moment de l’entretien Monsieur le Président fit entrer Monsieur Guy Penne, conseiller chargé des affaires africaines à l’Elysée, en conseillant à Roger Delpey de rester en contact avec ce dernier.

Enfin, en prenant congé, Monsieur le Président dit à Roger Delpey qu’il serait toujours d’accord pour le rencontrer mais qu’en ce qui concernait cet entretien et d’autres éventuels, il n’était pas question de les officialiser et qu’en cas d’indiscrétion, l’Elysée démentirait avoir eu tout contact. Après la lecture du document, dont je viens de résumer l’essentiel, Roger Delpey me demande de ne pas en donner communication à mes autorités, qu’il était seulement destiné à me faire prendre conscience de la gravité des révélations qu’il allait me faire.

Il m’a alors déclaré : « Comme vous le savez, les relations avec l’ex-empereur ne sont pas aisées en raison de son caractère cyclothimique, propre à tous les Africains et au rôle important joué par la tribu et la famille. Cette dernière nous voit d’un mauvais œil, mon ami et moi, parce que nous sommes blancs. Une première fois, André Lemeignen et moi-même avons décidé de ne plus le soutenir s’il ne suivait pas nos conseils et s’il ne rompait pas avec certains contacts qui étaient préjudiciables à sa cause (Georges Bokassa, Jean-Pierre Dupont, Berandi, Mohamed Ali Hijazi etc…). C’est un ami tiers, Bernard de Souzy, antiquaire, qui rétablit le contact en suggérant à JB de nous rappeler. Ce qu’il fit. Suivit une longue période de bonne attente, qui se dégrada insensiblement aboutissant à notre éviction mercredi dernier. Etant donné que JB Bokassa souhaite reprendre le pouvoir et qu’il n’avait comme possibilité jusqu’à présent que nous, j’en déduis qu’il doit bénéficier d’une autre voie, ce dont j’ai eu confirmation récemment. Comme vous le savez, je suis en contact permanent avec une grande partie de l’émigration centrafricaine en France, dont certains membres m’ont rapporté que Georges Bokassa se répandait en déclaration du style : ‘‘J’ai l’aval de la Libye, ils vont remettre papa au pouvoir, mais en fait ce vieux saoulard sera dégommé à son tour et c’est moi qui prendra sa place et on virera les Français. (Sic). Ne souris pas, Georges est effectivement débile et j’ai la preuve que Bokassa est en contact avec la Libye et qu’un coup fourré est en préparation. Je jouerai cartes sur table avec vous, cela fait quatre ans que je m’occupe de cette affaire et comme vous devez le pensez j’y ai investi ou plutôt nous y avons investi avec des amis industriels de grosses sommes, au total 500 millions de centimes, dont une centaine de millions de notre ami Bernard de Souzy. La seule opération manquée d’Abidjan nous a coûté 300 millions, dont 194 millions de centimes pour la location de la caravelle. »

RG, la machine à scandales, Patrick Rougelet, Albin Michel, Paris, 1997.
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