Le jour où le Bénin a basculé dans la dictature

Le jour où le Bénin a basculé dans la dictature

22 mars 2021 Non Par Théau Mbemba
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Bénin – Présidentiel 2021

Un think tank américain tient les élections législatives du 28 avril 2019 comme point culminant de la stratégie de démantèlement des institutions démocratiques béninoises et de réduction des libertés publiques et individuelles.

Dans une note sur « L’état actuel des affaires au Bénin depuis 2016», le New York Center for Foreign Policy Affairs soutient que le Bénin a réussi l’exploit de s’engager dans le plus grave recul démocratique de l’histoire africaine moderne. Et ce, en l’espace seulement de quatre ans !

Pour cette organisation indépendante spécialisée sur la politique étrangère américaine, la tenue des élections législatives du 28 avril 2018 est le point culminant de cette stratégie de démantèlement de l’espace civique. Les élections législatives d’avril 2019 ont sonné le glas des progrès démocratiques au Bénin. Elles marquent le changement autoritaire du régime politique en place depuis avril 2016. Ce régime reconnaît désormais ouvertement son aversion pour la liberté et la démocratie. « Ces élections législatives ont vu l’exclusion des partis d’opposition, avec la complicité de la Cour constitutionnelle. Les manifestations populaires de colère ont été sanctionnées par des arrestations arbitraires et réprimées par des effusions de sang.» explique le NYCFPA dans sa note intitulé « Le recul de la démocratie et la déconstruction des institutions démocratiques » publié le 19 février 2021.

Avec une assemblée nationale désormais composée exclusivement de députés issus de son camp, le président Patrice Talon peut passer à l’étape suivante : la révision constitutionnelle du 1er novembre 2019. Mais cette révision va plus loin qu’un simple toilettage de la constitution. « La loi n° 2019-40, qui révise la loi 90-032 du 11 décembre 1990 (en fait la Constitution de la République du Bénin), inaugure en effet une évolution prononcée vers une conception de la République différente de celle issue de la Conférence des Forces vives de la Nation. Ceci s’est fait sans aucun débat parlementaire et sans aucune discussion publique impliquant le peuple et la société civile. »

Il s’agit incontestablement, selon les analystes du New York Center for Foreign Policy Affairs, d’une révision majeure du contrat social et d’une refonte des institutions.

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« On trouvera la réponse à la question de savoir comment il est devenu nécessaire pour le Bénin :

● d’avoir un vice-président élu aux côtés du président, mais sans aucune fonction souveraine, alors que les modalités d’une suppléance présidentielle en tant que telle est connues et n’ont jamais été mises en œuvre ;

● de donner au seul Président de la République le pouvoir de ratifier les accords de prêt et de faire rapport 90 jours plus tard à une assemblée qui n’aura d’autre choix que de reconnaître les dommages éventuels ;

● pour adapter les mandats électifs et organiser des élections coupées ou groupées au risque d’adapter les institutions et d’accroître leur soumission à un exécutif de plus en plus fort ;

● de contraindre tout candidat à l’élection présidentielle à un parrainage politique avec des procédures de confiscation, alors que la présidence ne devrait être fermée à personne ni soumise à une course au parrainage avec ses risques de corruption politique… »

Gravissant un autre palier dans la dérive autoritaire, la Cour pour la répression de la criminalité économique et du terrorisme (CRIET) est opportunément crée. La création de ce tribunal spécial est venue renforcer le soupçon d’une justice conçue pour servir des fins politiques. « Ce soupçon que la justice béninoise a été transformée en un instrument de l’État est renforcé par la méfiance de l’État béninois à l’égard de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples d’ARUSHA (CADHP) et de ses nombreuses décisions qui, entre autres, obligent le Bénin à annuler les décisions de la CRIET. »

Rappelons que la CADHP a ordonné à l’Etat béninois d’annuler plusieurs réformes constitutionnelles avant l’élection présidentielle prévue en avril prochain dans un arrêt rendu le 29 mars 2019. « Pourtant, contre toute attente, il est clair que l’État béninois ne s’est pas conformé à la décision de la CADHP. »

Pour parapher cette œuvre d’isolement judiciaire du Bénin et surtout pour échapper aux décisions de la justice internationale, le gouvernement béninois a annoncé, le 23 avril 2020, sa décision de retirer à la Cour africaine sa reconnaissance et sa compétence. « Le retrait du Bénin du mécanisme de l’article 34.6 du Protocole de 1998 sonne le glas de l’accès des Béninois à une justice indépendante. »

Privés de justice indépendante, les Béninois assistent « abasourdis et meurtris à la suppression de leurs libertés publiques et individuelles. » Ainsi, au Bénin, il est désormais, entre autres, impossible :

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« ● de parler en public à plus de quatre personnes, sinon on risque d’être considéré comme impliqué dans une conspiration ;

● d’administrer un réseau public sans porter la responsabilité pénale des propos tenus par tous les membres du réseau ;

● de contredire un ministre ou un procureur sans avoir peur de se retrouver en prison. »

Et pour couronner le tout, «  L’administration fonctionnelle de l’État a progressivement disparu par le transfert des compétences étatiques, voire souveraines, à des organismes créés à la présidence de la République et placés sous le seul contrôle du chef de l’État béninois. La décentralisation, qui n’en était qu’à un stade embryonnaire, vient d’être enterrée par la tenue grotesque d’une élection locale, en pleine pandémie de COVID 19, et par la modification des lois électorales, après le vote des électeurs, autorisant la nomination des maires et des députés par les partis politiques et non plus par le vote au sein du conseil municipal. »

Pour le NYCFPA, le recul démocratique en cours au Bénin a atteint un nouveau palier avec l’exclusion de tous les candidats de l’opposition de la prochaine présidentielle d’avril 2021 « y compris la première femme porte-drapeau d’un grand parti d’opposition, la candidate Reckya Madougou – Les Démocrates, le plus grand parti d’opposition du pays dont le président honoraire n’est autre que l’ancien président Boni Yayi »

Parallèlement, la répression contre la société civile, les défenseurs des droits de l’homme, les militants politiques et les journalistes se durcit. « Le dernier cas en date est celui de l’ancien ministre et opposant Ganiou Soglo, fils de l’ancien chef de l’Etat, Nicéphore Dieudonné SOGLO, qui a été criblé de balles réelles dans une localité non loin de Cotonou (Zinvié), le vendredi 5 février 2021, vers 20 heures. Au Bénin, le président Patrice Talon tue à balles réelles, emprisonne et exilent de force pour rester au pouvoir. Il a complètement déconnecté la démocratie et tient le pays d’une main de fer, supprimant, dans le sang, la sueur et les larmes, toutes les voix critiques. Tous ceux qui s’opposent à son régime autoritaire sont tués ou persécutés. »

Cette situation a poussé des milliers de Béninois, hommes, femmes et enfants, à fuir le pays pour se réfugier dans les pays de la sous-région, en Europe ou aux Etats-Unis. « Un exil forcé, vécu comme un dernier élan de survie et le seul recours pour sauvegarder leurs opinions. »

Pour le New York Center for Foreign Policy Affairs, « fermer les yeux sur les atrocités de ce régime, c’est donner le feu vert à M. Patrice Talon pour qu’il reste au pouvoir le nombre d’années qu’il souhaite, avec des crimes et des violations des droits de l’homme encore plus graves. Soutenir cette fraude, c’est se rendre complice des conséquences d’une telle attitude despotique pour le Bénin et la sous-région ouest-africaine ; c’est encourager le président Patrice TALON à forcer un passage et à tordre le bras de son peuple pour confisquer le pouvoir à vie. »

Théau Mbemba

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