Togo: Le prix de l’engagement syndical

Togo: Le prix de l’engagement syndical

1 avril 2021 Non Par Francisco Akueté
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fête des travailleurs et front social au Togo

Affectations punitives, persécutions, crise de l’engagement…le prix de l’engagement syndical est-il trop lourd au Togo? Pourquoi le front social s’effrite-t-il au Togo? A l’occasion du 1er mai, fête des travailleurs, Amaniainfo.com fait le point sur la liberté syndicale au Togo.

Affectations punitives

Le ministre de la santé, Pr Moustapha Mijiyawa est revenu le 1er avril dernier sur la décision de mutation de deux agents de la santé. Péhéymame Péhékè Danikè et Amésikou Kodjo sont deux délégués syndicaux en service à Kpalimé. L’un, ingénieur anesthésie-réanimation avait été affecté à Notsé. L’autre, technicien supérieur de santé a été muté à Danyi. Ils avaient, dans un courrier, revendiqué la prise en charge du personnel soignant du Centre hospitalier préfectoral de Kpalimé.

Cette décision fait suite à un mouvement d’humeur du personnel hospitalier du Togo. A l’appel de leur syndicat, le Synphot, le personnel hospitalier s’était mobilisé pour un sit-in « spontané le vendredi 02 avril 2021 de 7h30 à 9h30 sur toute l’étendue du territoire national afin de soutenir [leurs] vaillants camarades qui payent le prix de leur engagement syndical. »

Pour le Syndicat national des praticiens hospitaliers du Togo (Synphot), cette mutation est punitive. Car elle viole les dispositions légales sur la liberté syndicale. En effet la loi protège les délégués du personnel et leurs suppléants. L’employeur n’a pas le droit d’affecter le délégué du personnel contre son gré loin du collège qui l’a élu. Et si la mutation s’avérait indispensable, les ministres en charge du travail et de la fonction publique devraient être consultés.

Une pratique qui a la vie dure

C’est donc à raison que le Synphot s’insurge contre une affectation punitive de trop. « Elle vient s’ajouter à celle du point focal Synphot Doufelgou en octobre 2020 qui, malgré les démarches auprès du ministre de tutelle est restée sans suite. »

Le cas du point focal Synphot Doufelgou est emblématique. Niwa Soulima, secrétaire général adjoint du Synphot raconte :

L’affaire remonte à mai 2020. Le bureau national du Synphot devait passer dans les préfectures pour la distribution de matériels de protection. Le point focal a fait une démarche d’information vers la direction. Le directeur préfectoral de la santé lui a fait comprendre que ce n’était pas à lui de l’informer. Mais plutôt la hiérarchie hospitalière. Là-dessus, nous avons tenté de le joindre pour lui faire entendre raison. Il n’a pas voulu nous écouter. Nous avons quand même pu faire, par deux fois, la distribution du matériel de protection . A aucun moment, le directeur préfectoral de la santé ne nous a honorés de sa présence. C’est à la suite de ces évènements que nous avons constaté la mutation du point focal.

Niwa Soulima, secrétaire général adjoint du Synphot

Le hic dans tout ça, c’est que le point focal avait réussi à un concours régional.

Pour ce concours régional, les candidats doivent faire 5 ans dans leur région d’origine avant toute nouvelle affectation. Il a pris fonction en août 2019 et un an après, on l’affecte au Centre hospitalier régional d’Atakpamé. Il rejoint un système hospitalier alors qu’il était dans un système périphérique menant des activités de santé publique. Alertés, les ministres Bawara et Mijiyawa ont promis régler l’affaire par simple discussion. Malheureusement, ils n’ont pas tenu promesse. Et voilà que le cas de Kpalimé vient s’ajouter à la liste. 

Niwa Soulima, secrétaire général adjoint du Synphot

Persécutions Vs réclamations

Pour Frédéric Sanwogou, point focal Synphot au CHR-Dapaong, les affectations punitives viennent toujours en réponse aux réclamations des délégués syndicaux. « Ici au CHR Dapaong, il a quelques semaines, nous avons organisé un sit-in pour refuser une certaine somme que l’administration voulait nous distribuer.» Un budget de 35 millions de FCFA à distribuer à tout le personnel comme primes, suivant un certain nombre de critères.

Nous avons estimé qu’on ne pouvait pas avoir des problèmes de matériels et d’effectif et se partager un bonus de 35 millions de FCFA. Nous avons proposé à l’administration dutiliser cette somme pour recruter ne serait-ce que 5 agents et acheter un peu de matériels. L’administration refuse. Nous nous sommes demandé si quelque chose ne se cachait pas derrière cette prime qu’on veut nous donner contre notre gré.

Frédéric Sanwogou, point focal Synphot au CHR-Dapaong

Selon Frédéric Sanwogou, après le sit-in, la direction a fait un rapport à la hiérarchie.

Le ministre était sur le point de signer une affectation pour trois agents dont moi. On a dit au ministre qu’il y a trois agents natifs de la région des savanes qui manipulent le reste du personnel pour créer du désordre. Par conséquent, pour la tranquillité du centre, la hiérarchie doit procéder à notre mutation

Frédéric Sanwogou, point focal Synphot au CHR-Dapaong

Pour la petite histoire, le ministre a eu la présence d’esprit d’appeler le secrétaire général du Synphot pour comprendre la situation.

Renseigné, il a laissé tomber son projet d’affectation. De façon générale, quand il y a des problèmes dans un centre, les délégués du personnel ou syndicaux défendent les intérêts des employés. En réaction, on invente une histoire pour demander au ministre de prendre une décision de mutation pour assurer la tranquillité du milieu. 

Frédéric Sanwogou, point focal Synphot au CHR-Dapaong

Une crise d’engagement

Mais pour Djifa Hounsi, le Secrétaire général du Syndicat des enseignants du supérieur :

La plus grosse pression dans toutes les formes de lutte au Togo me semble personnellement venir de ceux dont on a la défense des droits.  Il y a une crise d’engagement qui a fini par s’installer dans le cœur des Togolais. Cette situation à mon analyse a été voulue, décidée, instaurée et entretenue depuis des décennies par le système de gouvernance politique. Le pays a atteint le stade où la démobilisation, la déception, la délation, les faux-fuyants sont intégrés dans l’ADN du citoyen et le système s’autoentretient.

Djifa Hounsi, le Secrétaire général du Syndicat des enseignants du supérieur

Le CNDS, un piège à cons ?

Didier Yéblé, expert syndical, partage ce constat d’effritement du front social  au Togo : «A peine 2% de Togolais sont syndiqués. » . Et les rares syndiqués, tout en attendant des résultats ne soutiennent pas financièrement leurs syndicats.

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Pour Pr N’buéké Adovi Goeh-Akue dans une étude parue en décembre 2015, il faut trouver la cause dans la crise de confiance entre les militants des syndicats de base et les secrétaires généraux des Centrales. Ces derniers , «signataires des accords tripartites du dialogue social ne peuvent pas outrepasser le cadre et les principes retenus par les recommandations du Dialogue pour lancer des mots d’ordre anarchique de grève. Ils sont présents au Conseil national du Dialogue social (CNDS) où se tiennent désormais les discussions entre les partenaires sociaux . Cet organe a certes le mérite d’exister mais les discussions y sont stériles ; ses prérogatives sont bien limitées. »

Installée en 2008 le Conseil national du dialogue social (CNDS) a, entre autre, pour mission de « promouvoir une culture de prévention des conflits de travail ». Ses pouvoirs sont donc très limités. On ne l’a pas par exemple vu réagir lors de diverses répressions syndicales de ces derniers mois contre les responsables du Syndicat national des enseignants. Conclusion de l’étude : « Le CNDS doit pouvoir évoluer et avoir les prérogatives de Conseil de Prud’homme, une juridiction capable de contraindre moralement l’Etat et les patrons à honorer leurs engagements. »

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