Retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire : les dangers de l’euphorie

Retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire : les dangers de l’euphorie

16 juin 2021 Non Par Théau Mbemba
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L’enjeu du “jour d’après”

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Jeudi prochain, sauf contretemps de dernière minute, l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo posera les pieds sur le tarmac de l’aéroport d’Abidjan. Il y a un peu plus de dix ans, il était déporté à la Cour pénale internationale, couvert d’opprobre et humilié. Il revient de l’endroit d’où on ne revient pas, acquitté, fêté par ses partisans mais aussi par certains de ses adversaires d’hier, notamment ceux du PDCI d’Henri Konan Bédié.

Ses amis et proches sont heureux et savourent leur bonheur. Ils ont raison. Il reste qu’ils n’ont en réalité pas les moyens de se laisser aller à l’euphorie. 

D’abord parce qu’il serait naïf d’imaginer que dans le camp d’en face, on se prépare à accepter de bon cœur le retour du fils “prodige”. La construction tout à fait artificielle d’un récit mettant en lumière des victimes de guerre bien décidées à se rendre justice par elles-mêmes là où la justice internationale aurait été défaillante et les arrangements politiques indécents doit être prise pour ce qu’elle est : une préparation des esprits à la catastrophe. Un “déséquilibré”, un “incontrôlé”, comme ceux qui ont tué Ghandi, Sadate ou Rabin, est si vite arrivé…  L’histoire récente de la Côte d’Ivoire montre qu’il ne faut jamais sous-estimer la capacité des acteurs à choisir la stratégie du pire. Même s’il faut dans le même temps se garder de toute paranoïa.

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Le jour d’après la fête

Au-delà des risques sécuritaires réels, le vrai enjeu pour Laurent Gbagbo, après l’émotion, les effusions, les retrouvailles et la chaleur retrouvée des siens, est… le jour d’après. Il faut avant tout se mettre d’accord sur la situation politique dans laquelle il se trouve, et aussi sur le triomphe qu’il célébrera jeudi. Son retour au pays consacre certes une victoire sur le terrain historique, mais n’efface pas ce qui a aussi été et qui demeure une défaite politique. Une défaite au sujet de laquelle aucune réflexion de fond n’a vraiment été produite.

Laurent Gbagbo revient dans une Côte d’Ivoire complètement tenue par Alassane Ouattara, lequel a domestiqué les institutions et est parvenu à neutraliser son opposition. La différence fondamentale – et elle est d’importance – entre Gbagbo et un grand nombre de nationalistes africains broyés jadis par l’impérialisme est qu’il est en vie, et désormais “sur terrain” – selon l’expression tirée du célèbre chant de ralliement. De fait, la défaite politique d’hier et d’aujourd’hui peut accoucher des victoires de demain. Mais il y a beaucoup de la coupe aux lèvres.

Le délicat “dossier” Simone Gbagbo

Outre l’adversité du camp Ouattara, qui pourrait bien être féroce, Gbagbo devra d’urgence ressouder son propre camp, dont les figures et les structures sortent de la “décennie du malheur” vieillies, divisées voire déchirées. Il devra prouver sa capacité à rassembler son camp – ce qu’a plutôt bien réussi son nouvel allié Henri Konan Bédié après l’épisode Banny de 2015.

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Plus que les enjeux de la dissidence Affi – qui est certes minoritaire mais non négligeable en cela qu’elle est parvenue à rallier des cadres de qualité – et du “malaise” Blé Goudé, le “dossier” le plus délicat est celui de Simone Gbagbo. Bien entendu, le fond des relations privées entre l’ex numéro un ivoirien et celle qui demeure son épouse légitime est une affaire strictement… privée.

Mais la manière dont Laurent Gbagbo la traitera est fondamentalement politique. Il est évident que la marginalisation de celle qui est la première vice-présidente de fait du FPI est déjà engagée. Outre le procès (ravageur) en ingratitude que Gbagbo risque, le spectre “Winnie Mandela” est dans tous les esprits. Mettre de côté une vieille camarade de lutte, qui a été la personnalité la plus persécutée en ce 11 avril 2011 de triste mémoire, qui n’a pas dévié de la ligne “indépendantiste” et a continué de “faire la passe” à un leader qui a même de la gêne à citer son nom serait non seulement indécent, mais pousserait les analystes à se demander si le cofondateur du FPI est désormais… sous emprise.

De manière plus générale, le “Woody de Mama”, soutenu depuis des décennies par un nombre incalculable de personnes plus ou moins connues, devra trouver les mots et les signes leur démontrant sa redevabilité et sa reconnaissance.

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Sur le terrain ou à la retraite ?

Pour que la victoire historique de ce 17 juin se transforme en victoire politique, il n’est pas forcément nécessaire que celui qui incarne, par la force des choses, le combat contre l’impérialisme occidental en Afrique subsaharienne francophone, reprenne le pouvoir. Il aura 80 ans en 2025, et ce n’est pas forcément l’âge idéal pour se lancer dans une campagne électorale. Mais Laurent Gbagbo est le seul à avoir la légitimité nécessaire pour reconstruire une organisation politique portant l’idéal du panafricanisme de gauche dans son pays et au-delà des frontières de celui-ci. Loin des illusions rabougries de l’autochtonisme qui ont pu tenter certains de ses lieutenants comme Moïse Lida Kouassi, heureusement recadré avec fermeté en mars dernier.

A quel Gbagbo aurons-nous droit dans les jours, les semaines et les mois à venir ? À un homme intrinsèquement politique, désireux de marquer l’histoire autrement que par une défaite magnifique, ou à un “ex” soucieux de couler des jours paisibles en son pays après une vie de combats ? Dans chacun des deux cas, son choix serait absolument légitime. Son seul devoir sera d’en informer l’opinion publique de la manière la plus claire qui soit.

Théophile Kouamouo

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