Le militaire togolais, le sac de gari et «Le Nez »  de Gogol

Le militaire togolais, le sac de gari et «Le Nez » de Gogol

12 juillet 2021 Non Par David Kpelly
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Il y a deux jours, au cours d’une flânerie sur Facebook, je suis tombé sur le titre suivant : «  Togo : Un militaire meurt par noyade à Agoègan à cause d’un sac de gari. » L’article était publié par le site web Togo Actualité, un de ces nombreux portails togolais d’informations qui ont fleuri, ces derniers temps, sur la toile.

L’article relate que le drame annoncé dans le titre s’est déroulé au bord d’une lagune dans la commune des Lacs, au sud du Togo. C’est à une trentaine de kilomètres de Lomé. 

Un jeune homme d’origine béninoise, qui s’apprêtait à charger un sac de couscous de manioc communément appelé gari, dans une pirogue pour traverser la lagune, s’est heurté au refus catégorique d’un corps habillé togolais. Un militaire ou un gendarme. Ne comptez, hélas, pas sur moi pour connaître la différence entre ces deux corps au Togo. Leur dénominateur commun étant le maniement des gaz lacrymogènes, des matraques et des mitraillettes durant les manifestations de la population.

Le militaire expliquait sa décision par une loi togolaise interdisant que les produits de grande consommation ne soient plus exportés du Togo. Qui sait si notre homme en treillis n’avait pas obtenu quelque grand diplôme en droit avant de décider d’entrer dans l’armée? Ce qui expliquerait sa si respectable maîtrise des lois de la république ?

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Le jeune homme, sentant son sac de gari en danger, s’était jeté à l’eau. L’article n’a malheureusement pas précisé s’il avait chargé son sac de gari au dos en nageant ou s’il l’avait laissé sur la berge. Contraignant le militaire à également sauter dans l’élément liquide pour rattraper et punir le citoyen récalcitrant.

Nous aurions pu suivre la fin de cette belle affaire sur l’autre rive de la lagune. Hélas, il y avait un grand problème chez l’un des protagonistes. Le corps habillé!

Ce dernier, ne sachant pas nager, n’a pas fait plus de deux brasses avant de se noyer et perdre la vie.

« Quelle histoire !»,  me suis-je écrié, attristé par la mort de l’homme en treillis après la lecture du texte. Pourquoi en arriver là pour une simple histoire de sac de gari ?

Le gari serait-il devenu aussi cher au pays, comme le maïs, pour qu’on perdît la vie en voulant en gagner un sac ? Sinon pourquoi notre homme en treillis tenait-il autant à déposséder le jeune homme de son sac ? Pour l’apporter, le sac de gari, aux services étatiques compétents et le déclarer comme marchandise confisquée ? Pour l’offrir aux déesses de la lagune pour qu’elles veuillent bien trouver une solution à la vie chère dans le pays ? Pourquoi s’est-il jeté à l’eau en sachant qu’il ne savait pas nager ?

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Était-ce toujours son désir ardent de faire respecter la loi de la république qui n’autorise pas que le gari sorte du pays ?

Le jeune homme, pourquoi avait-il pris autant de risque en défiant avec une si grande audace un corps habillé?

Dans un pays où on appuie sur la gâchette contre les citoyens aussi facilement qu’on lance un caillou à un chien galeux sans propriétaire!

Et le sac de gari alors, ai-je pensé. Ce sac de gari paraissant aussi précieux qu’une malle remplie de lingots d’or! Est-il resté sur la berge quand le jeune homme sautait à l’eau ?

Et s’il était resté sur la berge, pourquoi notre militaire avait-il plongé alors que le sac de gari qu’il voulait, puisque c’était ce qu’il voulait, lui était laissé ?

Disons que le jeune homme avait chargé le sac dans sa pirogue. Était-ce donc la pirogue que notre homme en treillis voulait rattraper en nageant, lui qui ne savait pas nager ?

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Ou bien le garçon avait-il chargé le sac au dos en nageant ?

C’est quoi d’ailleurs cette idée de charger un sac de gari au dos pour entrer dans l’eau, le couscous de manioc perdant son état en contact de l’eau ?

Et puis combien pesait ce sac pour qu’on puisse le porter et nager ? Et ce sac de gari, notre jeune homme récalcitrant pourra-t-il finalement le manger?

Au cas où il aurait réussi à atteindre la berge avec son butin, tout en sachant qu’il a causé, ce maudit sac, la mort d’un fonctionnaire de l’Etat ? Mais quelle histoire, mes frères !

C’est dans des moments comme celui-ci que j’imagine que notre pays ait un prosateur de génie exceptionnel comme Nicolas Vassiliévitch Gogol , ce dernier étant peut-être le seul au monde capable d’utiliser le talent lui ayant permis d’écrire « Le Nez » pour nous sortir quelque chose de grand, de beau, d’universel et d’intemporel d’une rocambolesque affaire comme celle-ci.  

David KPELLY

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