De monsieur Biswas aux Togolais : une histoire de maison et de Grande Maison

De monsieur Biswas aux Togolais : une histoire de maison et de Grande Maison

19 juillet 2021 Non Par David Kpelly
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Le mot qui a été indéniablement le plus utilisé durant cette fin de semaine sur la toile togolaise est « maison ». Le Robert définit la maison comme un bâtiment d’habitation conçu pour un seul ou un petit nombre de foyers. Au Togo, le terme a pris, depuis plusieurs années maintenant, une signification particulière. On y a ajouté un adjectif « grande ». La « Grande Maison ».

La Grande Maison togolaise. Qu’est-elle donc ? Où se situe-t-elle ? Quels en sont les habitants ?

La Grande Maison togolaise n’a, à vrai dire, pas d’existence géographique. Il s’agit plutôt d’une entité idéologique et factuelle qui étend ses tentacules des fortins les plus reculés du sud du Togo jusqu’aux hameaux perdus du nord.

Définissons-la donc, à défaut de pouvoir la situer sur un point géographique du Togo, par ses habitants. La Grande Maison togolaise est habitée aussi bien par les professeurs d’université, les avocats, les médecins, les journalistes, les économistes, les ingénieurs, les écrivains, que par les éboueurs, les chômeurs, les artisans, les menuisiers, les étudiants, les maçons, les pousse-pousseurs, les taximen, les conducteurs de taxi-motos, les gardiens de morgue, etc.

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La Grande Maison ne discrimine et ne rejette personne. On y entre et y vit tant qu’on peut partager ses principes et sa philosophie.  Et parlant de principe, La Grande Maison en a peu, très peu. Elle n’en a, en réalité, qu’un seul : la soumission totale. La soumission totale et sans conditions au régime politico-militaire ou disons militaro-politique qui dirige le Togo depuis presque soixante ans.

La Grande Maison togolaise: le mantra des possibles et des impossibles

La philosophie qui y règne n’est pas non plus si difficile à cerner. Appartenir à la Grande Maison togolaise revient à voir les autres citoyens togolais, ceux qui sont hors de la maison, comme des sous-hommes et les traiter ainsi. Aussi, peut-on, quand on est habitant de la Grande maison, insulter, violer, frapper, briser, envoyer en exil, mutiler, tuer les non-habitants sans craindre la moindre sanction.

 L’élève de la Grande Maison peut, sans rien risquer, appliquer un soufflet à son enseignant qui n’est pas de la Grande Maison. Le voleur de la Grande Maison peut faire emprisonner pour vol celui qu’il vient de cambrioler et qui n’est pas de la Grande Maison. Le bourreau appartenant à la Grande Maison peut réclamer et obtenir des dédommagements de sa victime qui n’est pas de la Grande Maison. Le trisomique de la Grande Maison peut insulter publiquement un prélat qui s’oppose à la Grande Maison. Et, quand un violeur de la Grande Maison est surpris en flagrant délit, il nargue ses détracteurs et leur lance dans les yeux qu’il ne dormira pas un seul jour en prison.

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Passez une seule journée comme fils de la Grande Maison, vous pourrez défier, en prenant à témoin la justice et l’armée que vous avez sous vos bottes, tous vos adversaires, et menacer tout le monde de prison.

« Je suis de La Maison » : le mantra de tous les possibles et de tous les impossibles! Il vous ouvre toutes les portes. Et les ferme au nez de tous ceux qui ne sont pas de La Maison.

Des grenouilles et des aigles…

Mais, La Grande Maison togolaise est comme toutes les grandes maisons et les palais. Elle abrite des princes, des courtisans, des domestiques, des serfs, des bouffons… Des milliers et milliers d’hommes et de femmes s’y croisent tous les jours. Mais ils n’y ont pas accès à tous les banquets. Ils n’ont pas le droit de se goinfrer à toutes les tables. Ils n’ont pas le droit d’ouvrir toutes les portes.

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Et il peut arriver, des fois, que, porté par les suffisances humaines, quelque bouffon ou amuseur de moindre importance de la maison finisse, à force de côtoyer les princes, par se prendre pour un prince.  Mais la nature est juste. Elle sait toujours enterrer les grenouilles dans la boue après les pluies, et élever les aigles royaux dans les airs.

Terminons cette affaire de Grande Maison par une histoire de maison. Ma lecture du week-end : « Une Maison pour Monsieur Biswas », roman de l’écrivain trinidadien V.S. NAIPUL. C’est l’histoire de Mohun Biswas. Un misérable Hindou. Exilé dans l’île de la Trinité, sa triste vie tourne autour d’un grand rêve : acquérir une maison pour sa famille. Pas une maison comme La Grande Maison togolaise. Mais juste une petite maison, pour sa dignité humaine.

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