Michel Kpomassie, le Togolais qui n’a pas eu peur du grand Nord

Michel Kpomassie, le Togolais qui n’a pas eu peur du grand Nord

27 juillet 2021 Non Par Théau Mbemba
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Treize ans avant  le récit de sa singulière aventure dans l’Africain du Groenland qui paraît en France et lui vaut le Prix littéraire francophone international en 1981, Tété-Michel Kpomassie s’était confié à ses compatriotes de Togo-Presse. Nous publions pour nos lecteurs, cette perle d’archives togolaise, Michel Kpomassie, le Togolais qui n’a pas eu peur du grand Nord. (Togo-Presse N° 1474 du 10 juin 1967)

Un Africain chez les Esquimaux. Cela ferait un bon titre de roman. Cependant rien n’est plus vrai que cette extraordinaire expédition solitaire effectué dans l’Antarctique, au Groenland, cette terre gelée de deux millions de kilomètres carrés et ne comptent que 30. 000 habitants.

C’est une grande première pour le continent noir que la performance accomplie par l’un de ses fils et qui n’a duré moins de 15 mois.

Le héros de cette nouvelle odyssée se nomme Michel Kpomassié. Il est né au Togo, à Anécho, à 45 kilomètres de Lomé. Dans cette petite ville située au bord de l’océan, Michel, le regard fasciné par l’écume scintillante de la barre, rêvait de franchir cet obstacle d’eau et d’écume, qui représentait pour lui une frontière et d’aller sous d’autres cieux, ô combien moins cléments.

Etendu sur la plage, il lisait des livres d’aventures et de voyages, où l’on parlait de blizzard, ce vent polaire qui arrache d’un ciel, de suie des flocons d’un blanc immaculé. Dans la fournaise tropicale, l’enfant s’imaginait les recevoir et s’en rafraîchir. Mais surtout, il était subjugué, par les images de ces petits hommes vêtus de peaux de bêtes, vivant dans des huttes construites avec des blocs de glace, les igloos.

En route pour l’aventure

Pourrait-il quitter le pays de la Croix du Sud pour celui de l’Etoile Polaire et subir les températures que la plus vive imagination ne saurait concevoir ?

Un jour, sans même prévenir ses parents, il se mit en route pour l’aventure. Il avait dix-sept ans, un peu de monnaie en poche…La première escale ne le mena pas loin : au Ghana où il apprit l’anglais. Une incroyable facilité pour les langues lui permit très vite de devenir interprète et de faire fructifier son pécule. D’étape en étape, il arriva en France où il découvrit les livres de P.E. Victor, Samivel, Jean Wessel etc.

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Pour gagner sa vie, il fit tous les métiers, y compris celui d’écrivain. Il réussit à placer des contes, inspirés du folklore togolais dans divers journaux français, suisses et allemands.

Ce n’est que le 19 juin 1965 – il allait avoir 23 ans – qu’il put partir pour le grand Nord.

Tam-tam au Groenland

Il prit l’avion à Paris pour Copenhague. Le temps de se familiariser avec le danois grâce à quelques professeurs bénévoles (le Groëland appartient au Danemark et on y parle la langue de ce pays) et le voici, vers le mois de septembre, voguant à travers les brumes de la mer du Nord, à Juliane-Haab, petit port au sud du Groëland. Là qu’elle ne fut la surprise de Michel Kpomassié : non seulement une foule de petits êtres manifestait sa joie de le voir mais encore la radio lui demandait une interview ! Le tam-tam existait-il au Groëland ?…

Les enfants lui firent ovation en agitant leurs toques de fourrure puis s’en allèrent, répétant que le nouveau venu était immense, noirs avec des yeux ronds…Bref, chacun voulut le voir ; se l’arracha et notre voyageur n’eut que l’embarras du choix pour trouver un gîte.

Aussi bien, en fut-il toujours ainsi au cours de toute sa traversée du Groenland pour se rendre à l’extrême Nord qu’il n’atteignit qu’après plusieurs semaines car on ne passe pas d’un instant à l’autre de -10 à -40°.

Donc, après être resté à Juliane-Haab pendant deux mois à parfaire sa connaissance de la langue du pays, aidé en cela par les enfants qui ne le quittaient pas, l’homme des Tropiques, s’habitua au froid déjà intense avant de poursuivre sa route, par petites étapes vers des régions de plus en plus septentrionales, pour arriver à Upernavik, où il restera trois mois.

Au fur et à mesure qu’il s’éloignait du sud du pays, plus rares se faisaient la faune et la flore. Plus de rennes, même plus de licken…la terre étant entièrement ensevelie sous l’immense manteau de glaces polaires, balayé de blizzard accompagné de rafales de neige qui cinglent le visage et le marquent de gelures. Au moment où l’intrépide africain se trouva au Nord du Groenland, la nuit polaire commençait à s’étendre sur ces régions de silence et de gel où pourtant des hommes réussissent à vivre.

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Pêche et chasse à l’ours

Au prix de quels efforts ! Ces efforts, cette lutte pour la vie, engagés contre la nature la plus hostile, Michel Kpomassie les a partagés avec ses amis les Esquimaux. Parcourant 24 villages pendant son séjour, il a connu les rigueurs communes à tous. Il a conduit, le corps et les doigts raidis par le froid malgré les moufles et les vêtements de peaux et de fourrure, le traîneau tiré par un attelage de 5 chiens se déployant en éventail sur la piste blanche, pour aller jusqu’au rives du Grand Océan Arctique où il voyait passer, tels des fantômes, ces îles de glace qu’on nomme des icebergs. Là, battant la semelle de peur que les pieds et les jambes ne s’engourdissent, il cassait la croute gelée de la mer, qui atteignait parfois 80 cm d’épaisseur, pour pouvoir plonger sa ligne pourvue de plusieurs hameçons, afin de hâter la pêche.

Parfois, il participait à la chasse à l’ours. C’est une opération dangereuse, laissée d’abord à l’initiative des chiens attaquant sans cesse, harcelant la bête, la mordant jusqu’à ce qu’épuisée, exténuée et meurtrie, perdant son sang, elle s’écroule. Les chasseurs n’interviennent qu’à ce moment-là pour tirer le coup de fusil mortel.

Une nuit de 3600 heures

Michel Kpomassie a également aidé ses amis à approvisionner l’igloo en nourriture et en combustible avant que ne s’installe cette interminable nuit que nous que avons déjà évoquée, ces quelques 3600 heures qui s’écoulent sans que le jour paraisse, sauf une vague clarté revenant quotidiennement entre midi et une heure.

Michel Kpomassie a entendu les chiens hurler de peur, d’angoisse au milieu de ces ténèbres et lui-même a avoué s’être demandé parfois, s’il n’allait pas devenir fou…Et cependant, pour oublier le temps et l’ennui, il chantait, dansait et buvait avec les autres cette bière qui fait sombrer le corps et l’esprit et fait oublier cette nuit du bout du monde.

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Mais aussi, cet explorateur se documentait et a découvert bien de choses. Malgré la distance, il existe, entre le pôle nord et le continent africain, diverses analogies. D’abord la cohésion du bloc familial, l’hospitalité qui lui valut d’être traité non comme un étranger mais comme un frère ; l’Art aussi, ces objets, ces figurines taillés dans l’ivoire des défenses de morse, les os des baleines ou d’autres gros mammifères, ou encore le bois des cornes de rennes ; enfin et surtout le fétichisme, les cultes rendus aux forces de la nature, retrouvés là à l’antipode de son pays…Curieuses rencontres que Kpomassie a notées avec bien d’autres choses au long de 800 pages dont il va faire un livre qu’il illustrera de photos choisies parmi les 600 qu’il a rapportées.

Et puis, succédant à la nuit plaire, le jour revint et s’installa pour le même temps. Le talentueux photographe aime à montrer des images prises à 3 heures du matin, quand le jour resplendissait, dit-il, comme en Afrique.

Mais ce qu’il évoque avec le plus d’émotion, c’est le souvenir d’une auréole boréale alors qu’il se trouvait à Thulée, à l’extrême pointe nord. Du spectacle, Michel Kpomassie garde l’éblouissement provoqué par le jaillissement d’un arc fulgurant d’où s’échappaient des jets de lumière fusant dans l’espace. Aussi, lorsqu’on lui demande quels sont ses projets immédiats, il répond : « Repartir ».

Dans quelques semaines ce sera pour la Laponie.

Togo-Presse N° 1474 du 10 juin 1967

Récit mythique du premier écrivain voyageur africain

Destiné à 16 ans à servir le culte du python, Michel Kpomassie quitte son village togolais et entame une odyssée improbable qui le conduira huit ans plus tard au Groenland.

Si l’aventure singulière du premier écrivain-voyageur africain vous intéresse, alors lisez ce récit mythique. La traduction anglaise du livre paru en 1983 a été retenue par le New York Times dans sa liste des Livres remarquables de l’année.

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