Comment la BTCI humiliait perpétuellement mon père

Comment la BTCI humiliait perpétuellement mon père

16 août 2021 Non Par David Kpelly
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La BTCI, la dernière banque publique togolaise encore en vie, a été vendue à un holding burkinabé. David Kpelly qui a une histoire personnelle avec cette banque ne pouvait pas rater cette information.

C’est en cherchant, depuis hier, le sujet sur lequel je dois faire cette chronique hebdomadaire que je me suis rendu compte qu’aucun évènement marquant n’a vraiment secoué l’actualité sociopolitique du Togo cette semaine.

On m’a raconté, lundi ou mardi, que dans quelque bourgade perdue dans le septentrion du pays, un jeune homme s’est donné la mort pour protester contre le mariage d’une fille qu’il aimait et qui ne voulait pas de lui. La demoiselle avait préféré offrir son cœur et son doigt à un damoiseau revenu du pays de Goethe. Je n’ai pas cherché à vérifier l’information, puisque ces affaires de suicide en cascade au Togo sont depuis fort longtemps rentrées dans nos habitudes. Je crois que c’est plutôt le contraire qui m’eût étonné. Qu’on ait passé une semaine sans que personne ne daigne se suicider au Togo. Passons!

Même pas dans tes rêves

En milieu de semaine, j’ai eu une discussion avec un cousin installé à Lomé et qui s’est jeté dans l’entrepreneuriat après avoir végété pendant une dizaine d’années sans trouver le moindre stage avec sa maîtrise en Gestion. Ayant compris qu’il ne deviendrait jamais le cadre de banque dont il a rêvé depuis sa tendre enfance, il s’est lancé dans l’entrepreneuriat, le réceptacle de fortune à la mode pour tous les damnés de la terre togolaise. Il achète des appareils venus de France au Port de Lomé et les revend en faisant du porte-à-porte dans les bureaux.

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Mon entrepreneur de cousin donc me faisait comprendre, la voix rongée par le désespoir, qu’il y avait maintenant plus d’un an qu’il courait derrière un prêt de cent mille francs pour construire une baraque devant sa maison et y exposer ses produits. Sans succès. A chaque fois qu’il réussissait, après plusieurs jours de pied de grue, à rencontrer un responsable d’une institution financière, on lui demandait comme garantie le titre foncier d’une maison ou d’un terrain. Et comme il n’a ni l’un ni l’autre, on lui claquait la porte au nez.

C’est au cours de cette discussion qu’il m’a informé que la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie, BTCI, la dernière banque publique togolaise encore en vie, a été vendue à un holding burkinabé. J’ai soupiré.

Mon histoire personnelle avec la BTCI

La BTCI ! J’ai une histoire personnelle avec cette banque. Enfant, j’y accompagnais, quelques fins du mois, mon père. Fonctionnaire, il s’y rendait pour toucher son salaire. Mon père était un homme affable et qui ne se mettait presque jamais en colère. Mais, à chaque fois que nous sortions des locaux de la BTCI, il rentrait dans une colère noire, ruminant des jurons et maugréant des malédictions contre je ne savais qui.

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C’est après sa mort, alors que je venais d’entrer au lycée, que j’ai tout compris en voyant son bulletin de paye. Mon père était obligé de jongler avec des prêts bancaires pour faire vivre sa famille. Et à chaque fois qu’il se présentait à la banque, qu’on lui tendait le pécule qui restait de son maigre salaire amputé, il avait l’impression que tous ceux qui s’étaient rassemblés à la BTCI avaient juré de le tuer. Et il en souffrait profondément.

La gloire rêvée de mon père

Quelques années plus tard, quand j’étais devenu stagiaire dans cette banque, je rêvais, chaque jour, d’un scénario. Je rêvais que mon père fût toujours en vie. Qu’il se présentât, à la fin du mois, devant le guichet où je servais. Qu’il me vît entasser plusieurs liasses de billets, cent fois, mille fois, dix mille fois son salaire. Et, dans mes rêves, les lui remettre. Pour une mise en scène. Juste une mise en scène. J’imaginais son ébahissement, sa joie, puis sa gloire en traversant le hall, fier de son fils qui l’avait vengé de l’humiliation perpétuelle de son bulletin de paye.

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Je boucle ce souvenir que m’a ramené le bradage de la BTCI avec des souvenirs d’enfance beaucoup plus beaux, plus émouvants, plus riches d’un classique de la littérature française : « La Gloire de mon père. »

Dans ce premier tome des « Souvenirs d’enfance » paru en 1957, Marcel Pagnol évoque son enfance, ses premières années à l’école, ses vacances, et les exploits de son père, Joseph Pagnol, modeste instituteur, durant une partie de chasse.

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