Réforme de l’enseignement  : Un débat plein de rage entre acteurs

Réforme de l’enseignement : Un débat plein de rage entre acteurs

16 août 2021 Non Par Théau Mbemba
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La réforme de l’enseignement supérieur au Bénin continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive. Soutien affiché du « gouvernement de la Rupture », Roger Gbegnonvi est la cible de tirs croisés sur les réseaux sociaux.

Le débat sur la réforme de l’enseignement supérieur au Bénin se radicalise. Certains universitaires sont mécontents des récents propos de Roger Gbegnonvi sur l’Université Abomey Calavi. Ils n’ont pas manqué de le faire savoir sur les réseaux sociaux.

 Soutien affiché du président Patrice Talon et du gouvernement de la Rupture, Roger Gbégnonvi n’avait pas été tendre envers ses collègues de l’enseignement supérieur.

« […] ça fait des décennies que l’université n’a pas été réformée. Aucun chef d’Etat, aucun ministre de l’enseignement supérieur n’a osé toucher à ce mastodonte. J’ai étudié quand même à l’Université nationale du Bénin avant qu’elle ne devienne Université d’Abomey-Calavi. C’est la première fois que le Bénin prend l’initiative de réformer son université. Mais il était temps », avait-il soutenu sur un média de la place.

Parlant du phénomène du harcèlement sexuel dénoncé par la ministre de l’enseignement supérieur Eléonore Yayi Ladékan, il déclare :

« J’avais honte pour mon pays, j’avais honte pour le professeur d’université que je suis, mais il était temps que madame la ministre creuse verbalement le grand mal qui ronge l’université. Il n’y a pas que ce mal, il y a plusieurs autres maux, mais je vous ai cité celui-là parce que pour la première fois ce mal a été reconnu. »

« L’Université d’Abomey-Calavi ne vaut pas le Lycée Descartes de Paris »

 Outre le harcèlement sexuel, Roger Gbegnonvi pointe du doigt la mauvaise qualité de l’enseignement.

 « Je suis parti délibérément de l’université au grand dam de mes collègues parce que je croyais travailler dans une université alors que je travaillais dans un lycée de banlieue, un lycée qui ne vaut pas un lycée de ville. Je vous jure tous les dieux que vous voulez, l’Université d’Abomey-Calavi ne vaut pas le Lycée Descartes de Paris, ne vaut pas un autre lycée à Paris », a-t-il ajouté.

D’après l’ancien professeur de lettres, l’université n’est pas dans le gouffre mais on n’en est pas loin. Et si elle est tombée aussi bas, ce serait la faute au clientélisme qui caractériserait le recrutement dans les universités publiques.

 « […] Peut-être qu’il y a des agrégés d’histoire à Abomey-Calavi mais le seul agrégé d’histoire que moi j’ai connu n’a jamais été admis à enseigner dans notre université alors qu’il a enseigné à l’Université de Reims en France où il a fait son agrégation mais justement parce qu’il était agrégé d’histoire et que personne dans cette université n’a jamais eu l’agrégation. Un doctorat, c’est vite fait », assure-t-il.

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A l’en croire, le clientélisme était la règle dans cette université.

« Or, précise-t-il, la science n’est pas du clientélisme, c’est de la concurrence. C’est à qui fera la meilleure découverte, c’est à qui écrira le meilleur livre, c’est à qui écrira le meilleur article dans un domaine pointu ».

Enseignement supérieur: l’ex recteur Brice Sinsin dans le viseur

A propos des recteurs, Roger Gbegnovi témoigne :

«J’ai vécu sous un régime où les recteurs n’étaient pas élus par leurs pairs. Ils étaient désignés par l’Etat parce que nous sommes, de toute façon dans une université de l’Etat. (…) Moi je trouvais normal que l’Etat qui a créé son université nomme les  recteurs. Entre-temps, nous avons obtenu le droit que le recteur soit élu par ses pairs, ce qui est une très très bonne chose, c’est très démocratique mais vous savez très bien comment tout se passe dans notre pays. Le recteur ne sera pas le meilleur mais on élira un recteur meilleur magouilleur. Diriger une université ce n’est pas de la magouille ».

Une critique à peine voilée de la gouvernance de l’ex recteur Brice Sinsin. Les défenseurs de ce dernier n’ont pas manqué de mettre en avant son impressionnant bilan. Pour eux, sous la gouvernance de l’ex recteur Brice Sinsin, l’université Abomey-Calavi a reçu une diversité des distinctions et prix internationaux. Et ce, grâce à la qualité de l’enseignement qui y est dispensé.

C’est à en croire les soutiens du recteur Brice Sinsin, le 8è prix international reçu par l’Université Abomey-Calavi depuis 2012. On peut en effet citer :

  • Prix International Star for Quality catégorie Diamand
  • World Quality Commitment qualité OR
  • World Quality Commitment qualité PLATINE
  • Meilleure université régionale et prix du Gestionnaire de l’année en Sciences et Education
  • The Bizz 2014 pour l’innovation
  • l’European Award for Best Practices 2014 
  • Prix de la recherche décerné par le CORAF
  • The New Era Award for Technology, Innovation and Quality 

 Un système de fausse distinctions

Mais pour le Professeur Thiery Alavo, les distinctions attribuées à l’Université d’Abomey-Calavi sont tout simplement des faux.  Pour le directeur du Laboratoire d’Entomologie appliquée/Centre Edward Platzer, il s’agit d’un système de faux prix qui contribue à couvrir toutes sortes de malversations. Dans un entretien accordé à Benin Web TV, le professeur Thiery Alavo avait martelé :

«C’est des faux prix. Même vous, journaliste qui êtes là, si vous voulez faire la promotion de votre entreprise de presse, le réseau existe. Il suffit de contacter les gens, ils vont vous faire le budget qu’il faut ; billet d’avion, frais d’hôtel, le coût de l’objet d’art qu’ils vont vous décerner et les frais afférents, tout ça. Vous payez et puis vous arrivez quelque part dans une ville d’Europe et puis ont fait la photo avec deux ou trois blancs et puis vous revenez dire que j’ai reçu des prix de temps. C’est des faux prix que personne ne connait, qui n’existe pas. »

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Tirs croisés entre acteurs de l’enseignement supérieur

Les réactions aux propos de Roger Gbégnovi étaient à l’image du ton de ce dernier : cinglantes !

C’est Guy Ossito Midiohouan qui ouvre le feu : « Celui-là a enseigné à l’université avec quel diplôme ? », raille-t-il, en parlant de Roger Gbegnovi.

Critique littéraire, essayiste et nouvelliste, le professeur de littérature africaine francophone à l’Université Abomey-Calavi poursuit :

«Il y a évolué en plus de vingt ans pour atteindre quel rang académique? Qui lui a conféré le titre de Professeur dont il use et abuse quotidiennement? Lui, il s’est fait évaluer par qui? Par quelle instance? »

Tout en reconnaissant l’existence du harcèlement sexuel à l’université, le Professeur Guy Ossito Midiohouan estime que les enseignants ne sont pas tous des pervers et des cancres. Pour lui, « Malgré ses carences, l’université a joué et continue de jouer un rôle capital dans le développement de notre pays. »

«Et c’est lui qui veut réformer quoi? »

L’universitaire poursuit :

« J’y suis rentré personnellement avec mon doctorat de 3e cycle à 27 ans. À l’époque, la plupart de mes étudiants étaient plus âgés que moi. Le Bénin n’était pas encore membre du CAMES. Lorsque nous eûmes enfin la possibilité de nous faire évaluer par cette institution, ce fut avec trois livres et une vingtaine d’articles (on exigeait alors 3 articles) que je fus nommé Maître Assistant, cote A. […] Au cours de ma carrière, j’ai été évalué constamment par l’administration et par mes pairs et je soumettais volontiers mes enseignements à l’évaluation de mes étudiants. Renseignez-vous. Arrêtez la démagogie et le populisme de caniveau. Gbégnonvi a-t-il jamais eu de sa vie la direction d’une thèse depuis le choix du sujet jusqu’à la soutenance? Et c’est lui qui veut réformer quoi? Il ne connaît même pas la différence entre une agrégation en droit ou en médecine et une agrégation d’histoire. »

«Mais quand on est grand et qu’on ne sait pas, on se tait. »

A propos de l’agrégation, c’est le professeur Michel Boko qui fait la leçon à son collègue Roger Gbégnonvi :

«L’agrégation d’histoire n’ouvre pas la porte à l’enseignement dans les universités. Il confond peut-être avec l’agrégation en médecine, en droit ou en sciences économiques. Dans ces trois disciplines, on passe l’agrégation après avoir obtenu le doctorat d’état (ou de spécialité) qui est l’équivalent du doctorat de 3eme cycle d’avant 1984 pour les autres disciplines. […] L’agrégation est un concours pour enseigner dans les lycées. Depuis la réforme de 1984, le doctorat du 3eme cycle a disparu. Il y a un doctorat unique comme dans le système anglophone. Apparemment,  Monsieur Gbégnonvi qui n’était pas dans les corps de l’enseignement supérieur, mais un vacataire au département de lettres modernes, n’aurait pas eu l’occasion d’étudier le système  dans tous ses détails. Mais quand on est grand et qu’on ne sait pas, on se tait. Dans son audio, tout n’est pas faux, mais il aurait mieux fait de s’informer avant de parler ».

«Bientôt on nous annoncera qu’aucun Béninois n’est capable d’être recteur d’une université publique »

Autre erreur décelé dans les propos de Roger Gbegnonvi par son collègue, la question de la nomination des recteurs.

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Michel Boko explique : « Dans les universités françaises,  les présidents sont élus. Nous sommes nombreux à  faire les universités  françaises et je le mets au défi de prouver ce qu’il affirme avec autant d’aplomb. Le président d’université est l’équivalent du recteur chez nous. En France, il y a des recteurs à la tête  des académies, chaque académie administre les universités de sa tutelle territoriale. On parle de recteur d’académie. Il est faux de dire que dans tous les pays, les recteurs d’université sont nommés par le gouvernement. »

Le professeur Guy Ossito Midiohouan qui ne supporte plus le « dénigrement systématique de l’intelligentsia béninoise » s’écrit : « Bientôt on nous annoncera qu’aucun Béninois n’est capable d’être recteur d’une université publique. Tous disqualifiés! Comme au Port de Cotonou. Comme à la SBEE… »

Ce débat plein d’acrimonies entre les acteurs fait suite à l’effectivité de la réforme de l’enseignement supérieur au Bénin. En effet, depuis un mois, le Conseil des ministres a adopté le décret portant statuts-type des universités publiques du Bénin.

Désormais, c’est le Conseil des ministres qui nomme le recteur. Et non plus élu ses pairs par élection comme précédemment. Pomme de discorde au niveau de ce point de réforme, il peut être d’une nationalité étrangère.

La réforme a également prévu un Organe National de Contrôle et d’Ethique. Il aura pour mission d’évaluer les enseignants du supérieur qu’importe leur grade ou provenance et le contenu des enseignements. Autre point de réforme non négligeable, un Conseil d’Administration va chapoter toutes les universités publiques du Bénin.

Organe d’orientation de l’université en matière de gouvernance, il comprend un représentant du président de la République.

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