Alerik : Chronique d’une mort annoncée

Alerik : Chronique d’une mort annoncée

23 août 2021 Non Par David Kpelly
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La mort d’Alerik la semaine dernière vient illustrer le destin tragique que de naître, vivre et mourir au Togo. David Kpelly, humain et mortel comme Alerik, la jeune pousse de la musique togolaise se demande si, pour une raison que nous ignorons, des gens n’ont pas décidé de nous tuer un à un. « Et dès notre naissance, ils nous le disent, le disent à tout le monde autour de nous, et mettent tout en œuvre pour réaliser leur sombre dessein. »

Mercredi dernier, un internaute a envoyé dans ma boîte Messenger une photo. Sur une moitié de l’image,  on voyait un jeune homme barbu, le visage barré par des verres fumés, les bras croisés sur la poitrine.

La seconde moitié de l’image était occupée par le texte suivant : « L’Etoile montante de la musique togolaise Alerik est décédé. Il souffrait d’une fièvre typhoïde qui s’est aggravée. Il a été conduit en urgence au CHU Tokoin vers 1 heure du matin, mais par manque de place, il a été amené au CMS Adidogomé. Egalement par manque de place, ils l’ont emmené au CHU Campus où le même problème de place s’est posé. Il a été ramené au CHU Tokoin et les médecins lui ont trouvé une place par terre dans un couloir. On n’a pas pu lui trouver du sang qui lui manquait et il est décédé dans le couloir du CHU Tokoin. »

La mort a ceci d’étrange qu’à chaque fois qu’elle frappe, elle met autant d’originalité dans son geste pourtant si routinier, si banal, qu’elle arrive toujours à nous émouvoir. Elle a beau, par la bouche du fabuliste français La Fontaine, nous demander de nous préparer à l’accueillir en tout temps et en tout lieu, son passage ne nous laisse jamais de marbre.

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Alerik est mort dans un couloir, par manque de place à l’hôpital…et par manque de sang

Alerik, selon ce que j’ai lu sur Internet, avait 28 ans. Pas un grand âge ! Mais pas non plus un âge trop bas pour mourir. Mais, ce qui m’a frappé de la mort de notre jeune compatriote, c’est ce trajet qu’il a dû faire avant d’honorer sa rencontre avec la Grande Faucheuse. Etre trimballé, en pleine capitale, dans un état critique, entre plusieurs centres de santé, par manque de place. Et finalement rendre l’âme dans un couloir, par manque de sang.  

J’ai imaginé le nombre de minutes ou d’heures qu’a duré cette lente agonie. Les questions qui ont dû passer par la tête du mourant, alors que, par les routes cabossées de la ville, dans quelque taxi bringuebalant, ceux chez qui il cherchait sa survie se le renvoyaient. Parce que n’ayant nulle part où le poser pour le sauver. Et on parle, ne l’oublions point, des deux plus grands centres hospitaliers du Togo. Le CHU Campus et le CHU Tokoin!

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Qu’a pensé ce jeune homme de lui-même? De son pays, de se ses frères et sœurs, de ses compatriotes, des hommes? De la vie, en ces moments où, avec le désespoir de celui qui s’accroche à son dernier souffle, il implorait et des yeux et du cœur les médecins de bien vouloir l’accepter quelque part? N’importe où, pour le sauver !

Quelles questions, demandais-je, avaient pu traverser l’esprit tourmenté de ce jeune homme durant ces dernières minutes? Les plus pénibles, sans aucun doute, de sa courte existence ? Pourquoi suis-je né ici ? Qu’ai-je fait pour me retrouver ainsi ? Pourquoi personne n’a jamais pensé que je pouvais me retrouver dans cet état ?

« J’ai peur pour moi. Mais que puis-je faire ? »

Et qu’a-t-il dit, pensé, murmuré, souhaité, prophétisé, à la dernière seconde, dans ce lugubre couloir du CHU Tokoin où il a définitivement fermé les paupières à la vie ?

Je me pose ces questions, parce que je me vois, humain, mortel, dans ce jeune homme, Alarik, qui a vécu l’atrocité de voir la mort l’enlacer lentement, très lentement, seconde après seconde. J’ai peur pour moi. Mais que puis-je faire ?

Je sais qu’Alarik n’est pas le dernier Togolais à mourir ainsi. Pas même l’antépénultième. Parce que tout semble être ainsi programmé dans notre Togo.

La certitude, qu’un groupe d’hommes et de femmes ont décidé de nous tuer un à  un, pour une raison que nous ignorons.

On a de plus en plus l’impression, la certitude, qu’un groupe d’hommes et de femmes ont décidé de nous tuer un à  un, pour une raison que nous ignorons. Et dès notre naissance, ils nous le disent. Le disent à tout le monde autour de nous. Et mettent tout en œuvre pour réaliser leur sombre dessein.

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La mort d’Alerik me fait penser au court roman « Chronique d’une mort annoncée » de l’écrivain colombien, Prix Nobel 1982, Gabriel Garcia Marquez. Une histoire où les jumeaux Pedro et Pablo ont décidé de tuer Santiago Nasar. Tout en répétant à qui veut les entendre leur intention funeste. Qu’ils mettront à exécution. Hélas!

La mort d’Alerik me fait penser au court roman “Chronique d’une mort annoncée” de Gabriel Garcia Marquez

Plusieurs années après l’événement, un homme — le narrateur du récit — recueille les témoignages. Il raconte les circonstances du meurtre du jeune Santiago Nasar, son ami, dans un village d’Amérique du Sud.

Des témoins confient au narrateur leur impression que les deux frères ont tout tenté pour échapper à cette obligation. Ils ont tout fait pour qu’on les en empêche. Mais tous ont cru à des paroles d’ivrognes.

« Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

Si vous voulez le relire c’est ici

  Chronique d’une mort annoncée est adapté au cinéma par Francesco Rosi en 1987.

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