Mort, tristesse et le point Godwin au Togo

Mort, tristesse et le point Godwin au Togo

6 septembre 2021 Non Par David Kpelly
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Mort et tristesse ! Plus une discussion entre Togolais dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison de leurs vies avec tristesse et mort est inévitable. David Kpelly, notre chroniqueur n’échappe pas à la loi de Godwin!

« Mon but était de donner un petit sourire à mes compatriotes »

Ma voix devient triste, plaintive et lugubre au fil des semaines. Pourtant, il y a deux mois, quand j’acceptais cette chronique, mon but était de donner, à travers un texte décalé tiré de l’actualité togolaise, un petit sourire à mes compatriotes, chaque lundi. Ce serait, m’étais-je dit, ma manière de leur souhaiter une bonne semaine, qu’ils soient au Togo ou ailleurs.

Mais je dois avouer que depuis trois ou quatre textes, mes mots ne charrient que tristesse, douleur et mort. Dans ma dernière chronique, je parlais du tragique décès du jeune chanteur Alerik. Il avait succombé dans un couloir du CHU Tokoin de Lomé. Après avoir été trimballé agonisant, entre une ribambelle de centres de santé, faute de place.

Aujourd’hui, je dois encore parler de tristesse, de deuil, de larmes, de soupirs. Je dois, encore parler d’un Togolais expédié six pieds sous terre dans les conditions les plus révoltantes. Hélas !

« J’ai atteint le point Godwin du Togo »

Qu’on ne m’assimile point à un oiseau maléfique porteur de deuil, encore moins à un croque-mort. Mais qu’on comprenne juste que je ne fais que me plier au point Godwin à nous imposé par notre pays et qui nous ramène toujours, quels que soient le sujet, le ton, le lieu, les interlocuteurs, à notre amertume séculaire.

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Rassemblez des Togolais où que vous voudrez. Et occupez-les à débattre du sujet le plus léger et le plus grivois qui soit. Vous ne réussirez point à les empêcher (au moins quelques-uns), au bout de quelques minutes, de revenir au mal qui les ronge depuis plus de cinquante ans.

Ma chronique, disais-je, a donc pris des allures tristes et funestes. Parce que j’ai atteint le point Godwin du Togo, où mes éclats de rire ne peuvent ne pas se transformer en soupirs.

Il y a trois jours, j’ai appris, sur Internet, la mort de Yacoubou Abdoul-Moutawakilou. Il était Secrétaire Général du PNP, Parti National Panafricain Section Kpalimé. Parti d’opposition, le PNP avait, en 2017, mis en ébullition le Togo en réclamant le départ de Faure Gnassingbé. Arrêté le 25 Janvier 2020 et remis en liberté provisoire en Juillet 2021 pour raison de santé, cet enseignant a rendu l’âme au CHU de Tokoin.

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Feu Yacoubou Abdoul-Moutawakilou a été libéré de prison en Juillet, parce que souffrant. Et un mois après, il décède !

Yacoubou Abdoul-Moutawakilou : une saison en enfer

Je ne tirerai point de conclusion sur les causes de sa mort. Ni ne nommerai la main qui l’a tué. J’insiste simplement sur le fait que quatre semaines après avoir été sorti de prison, après vingt mois d’incarcération, il a fermé les paupières à la vie. Que chacun lise, comprenne et déduise ce qu’il voudra.  

Abdoul-Moutawakilou devient donc le énième togolais à mourir atrocement parce qu’ayant commis l’impardonnable et imprescriptible crime d’avoir demandé plus de liberté, d’égalité, de justice et d’équité au Togo. Et, je prendrai toujours le soin de le rappeler : il n’est pas l’antépénultième.

Nous savons, Togolais, qu’il n’y a plus de mot qui n’ait pas encore été dit, de phrase qui n’ait pas encore été prononcée, de plaintes qui n’aient pas encore été hurlées, de larmes qui n’aient pas encore été versées suite à des morts semblables à celle d’Abdoul-Moutawakilou.

Je ne prononcerai donc aucun mot. Aucune phrase, je ne déclamerai . Je ne formulerai aucune plainte. Ne pousserai aucun soupir. Ne verserai aucune larme devant cette nouvelle tragédie. Aucune. Et si j’avais été à l’enterrement, j’aurais, au milieu des plaintes, des gémissements, des cris de détresse, des pleurs, j’aurais juste observé le corps, dans sa lente descente dans le tombeau. Et j’aurais soupiré.

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Parce que je suis conscient que de ma bouche, aucun mot, aussi fort qu’il soit, aucune phrase, aussi sensée qu’elle soit, aucune lamentation, aussi inspirée qu’elle soit, ne pourrait porter ce qu’a subi Abdoul-Moutawakilou en prison : une saison en enfer.

Une saison en enfer ! Et sûrement que l’évocation du titre de ce recueil de poèmes d’Arthur Rimbaud m’eût ramené ce vers  de l’homme aux semelles de vent : « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. »

Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud

Mort et tristesse, bienvenue dans une saison en enfer de Rimbaud

Le désordre somptueux d’une passion exotique, éclat d’un météore, selon Mallarmé ; un ange en exil aux yeux d’un bleu pâle inquiétant, pour Verlaine. Un ” éveil génial “, et c’est Le Bateau ivre, une ” puberté perverse et superbe “, puis un jeune homme brièvement ” ravagé par la littérature “, le maître d’une ” expression intense ” aux sujets inouïs – tout cela dans un mince volume, dû au poète touché, puis déserté, par le génie, ” aventure unique dans l’histoire de l’art “.

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