Noviti Atchina Mensah-Kanlhi : les deux vies de mon maître

Noviti Atchina Mensah-Kanlhi : les deux vies de mon maître

13 septembre 2021 Non Par David Kpelly
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Qui était Noviti Atchina Mensah-Kanlhi, l’un des plus grands noms de la culture togolaise ? Gaglo, Mbossi, Emouvi le costaud…on ne compte plus les pseudonymes de Noviti Atchina Mensah-Kanlhi qui sont autant de personnages dans lesquels il s’est glissé durant son parcours artistique. Pour notre chroniqueur David Kpelly, il a été un maître de stage et même beaucoup plus.

Le Togo a perdu, hier, 12 septembre 2021, l’un des plus grands noms de sa culture. Noviti Atchina Mensah-Kanlhi. J’ai suivi, sur la toile togolaise, l’avalanche d’hommages et de témoignages du monde du cinéma, du théâtre, de la musique et de la littérature à celui dont le nombre de pseudonymes et sobriquets n’a d’égal que les différents rôles et personnages dans lesquels il s’est glissé durant son parcours artistique.

J’ai, moi, perdu celui qui a guidé mes recherches pour la rédaction du premier mémoire de mon cursus universitaire.

« Mon maître de stage, un bel homme débordant d’une agilité à la limite de la provocation pour son âge. »

2006. J’étais stagiaire à la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie. Mon maître de stage était un quinquagénaire de taille modeste, mince, la mine juvénile tracée par une coupe afro un peu grisonnante. Un bel homme toujours tiré à quatre épingles dans des costumes sur mesure, débordant d’une énergie, d’une vitalité et d’une agilité à la limite de la provocation pour son âge. 

Deux fois par semaine, je devais quitter mon poste, à l’agence du Grand Marché de la BTCI, pour aller faire un rapport sur mes recherches à mon maître à l’agence principale.

Mais, j’avais, à l’époque, ma priorité. Depuis Paris, la littérature togolaise était en train d’écrire la plus belle page de son histoire sous la houlette de trois quadragénaires : Sami Tchak, Kossi Efoui, Kangni Alem. Mes idoles de l’époque étaient donc ces noms imprimés sur les couvertures de romans qui me pénétraient jusqu’à la hantise : «Place des Fêtes », «Hermina », « La Fabrique de Cérémonies », « Cola-Cola Jazz ».

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C’était, pour moi, comme si, en ces années, les dieux de la littérature avaient ouvert aux Togolais une brèche vers leur temple, et dans laquelle il fallait s’engouffrer avant qu’elle ne se refermât. Et je préférais de loin passer la plus grande partie de mon temps dans la médiathèque du centre culturel français, lisant pour forger mon style et peaufiner mes manuscrits, plutôt que de faire des recherches sur mon mémoire.

J’arrivais, à chaque fois, en retard à mes rendez-vous avec mon maître de stage et lui montrais, après seulement quelques minutes de travail, que j’étais impatient de repartir me gaver de mes nourritures célestes au CCF.

« T’a-t-on déjà dit qui je suis? »

Un mardi soir, j’arrivai avec plus d’une heure de retard. Mon maître de stage, qui semblait m’avoir longuement attendu, et qui s’apprêtait à fermer son bureau pour se rendre à une de ses multiples réunions de chef d’agence, me reçut avec une mine impassible mais ferme. Dans le vaste et beau bureau, pesait cet air glaçant qui précède les grandes explications.

– Monsieur Kpelly, me fit-il de sa voix qui semblait à chaque fois déclamer les vers de quelque pièce de théâtre, dis-moi ce qui te fait venir toujours en retard.

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Je lui expliquai ma traite avec le Centre culturel français. En réalité, lui avouai-je, je rêvais d’autre chose que d’une carrière en banque. Je n’avais choisi cette filière de gestion qui m’amenait dans cette banque que parce que, à l’obtention du baccalauréat, je craignais le chômage perpétuel au bout des études de lettres ou de droit vers lesquelles mon cœur me poussait. Je voulais devenir écrivain. Et mes rêves étaient au CCF et nullement dans cette banque et sa meurtrière routine.

Le quinquagénaire sourit. Il venait, sans doute, de réaliser qu’il était en face d’un jeune homme dérangé et déjà pris au piège de ses propres prétentions assassines. Il redressa sa cravate en soie, se racla la gorge et me fixa.

– T’a-t-on déjà dit qui je suis à part le responsable de cette agence de banque ?

– Oui, oui, murmurai-je en baissant la tête, vous êtes un grand acteur.

De nouveau, il sourit, et poussa vers moi la bouteille de bonbons au lait qu’il avait sur son vaste bureau et avec laquelle il recevait ses invités.

« Au fond de moi, je sais que je suis un grand acteur, mais au quotidien, je suis un cadre de banque appliqué. »

– Monsieur Kpelly, tirez une photo de moi et mettez-vous dans la rue. Montrez-la à tous les passants. Ils vous diront que je suis un célèbre acteur. Mais demandez à tous les employés de cette banque. Ils vous diront que je suis le chef de cette agence, mais l’un des premiers à arriver au travail et l’un des derniers à quitter. Au fond de moi, je sais que je suis un grand acteur, mais au quotidien, je suis un cadre de banque appliqué. Et voici trente ans que je fais ça : c’est-à-dire très longtemps avant votre naissance, Monsieur Kpelly. 

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Il me libéra et ferma le bureau. La rencontre n’avait pas duré cinq minutes. Quelques semaines plus tard, je fis une soutenance poussive, passable, de loin la plus médiocre de toutes les soutenances de mon cursus universitaire. Mon maître de stage, en mission hors du pays, n’y était pas présent. Lorsqu’à son retour je partis lui faire le compte-rendu, il m’exprima sa joie devant ma réussite, et me murmura en souriant : « Bonne chance pour la suite. Je laisse la vie t’apprendre à aimer ensemble ta passion et tes devoirs professionnels. »

« Un homme qui a su si brillamment épouser ce qu’aimait son cœur, l’art, et son pénible travail de cadre de banque. »

J’ai quitté le Togo deux ans après. Et je n’ai plus revu mon maître de stage. Je ne le reverrai plus. Du moins sur cette terre des hommes.

Je ne sais pas s’il m’eût reconnu si, il y a deux semaines où j’ai appris que sa santé s’est détériorée, une force surnaturelle me précipitait devant lui. Mais je suis sûr que j’aurais baissé la tête s’il me demandait si j’avais finalement réussi à aimer également et ma passion et mes devoirs professionnels. Parce que je n’aurais pas été capable de mentir devant un homme qui a su si brillamment épouser ce qu’aimait son cœur, l’art, et son pénible travail de cadre de banque.

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