Grattez le costume, vous trouverez le trader togolais

Grattez le costume, vous trouverez le trader togolais

4 octobre 2021 Non Par David Kpelly
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Ce lundi notre chroniqueur David Kpelly, à propos de l’affaire dite du trading au Togo se demande comment une si grosse arnaque cousue au fil blanc a-t-elle été possible sous le nez d’un Etat aussi omniprésent, envahissant que celui du Togo

On s’est réveillé avec une panoplie de milliardaires

Comme dans l’incipit de Voyage au bout de la nuit, personne ne sait comment tout cela a commencé. Mais un beau matin, on s’est réveillés au Togo avec une panoplie de jeunes milliardaires. 

Ils ont vingt ou trente ans. Des diplômes universitaires moyens (pour ceux parmi eux qui en ont). N’ont presque aucune expérience professionnelle. Ils n’ont commencé nulle part. N’ont jamais connu aucun échec dans quelque entreprise. Mais subitement, ils sont devenus de grands patrons. 

Qui sont-ils ? Des traders. Pour ceux qui ignorent ce qu’est le trader, je colle une définition de Wikipédia : « un opérateur de marché ou opérateur financier communément appelé trader est un négociateur de produits financiers. Il intervient sur les marchés organisés ou de gré à gré. » 

Telle une pandémie, le trading a rapidement étalé son influence sur les Togolais, porté par le bling-bling de ses patrons. Beaux costumes, beaux bureaux, belles voitures, le tout partagé, avec ostentation, sur les réseaux sociaux avec de légendes aussi motivantes qu’aguicheuses : « C’est le travail qui paye », « Nous nous levons tôt pour nous en sortir », « C’est durant la jeunesse qu’il faut se battre », « Il y a Dieu dedans ». 

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Et les traders gagnèrent la partie

Les entrepreneurs évoluant dans l’économie réelle devinrent vite de pâles exemples d’échec. On commença à les pointer du doigt, avec un profond dédain, ces quadragénaires et quinquagénaires à la tête d’entreprises commerciales, industrielles, agricoles, de PME depuis des décennies, mais incapables de s’acheter la moindre voiture coûtant quelques malheureux millions de rien. Que valent-ils donc, ces perdants chroniques, devant leurs cadets de vingt ans qui, en à peine quelques mois, ont raflé toutes les clés de la richesse 

«  Investissez et battez-vous pour votre entreprise. Dans dix ou quinze ans vous commencerez à en récolter les fruits », clamaient les vieux perdants.

« Mettez votre obole dans le trading : quelques mois vous suffiront pour rivaliser avec les plus grands magnats de Miami », ripostaient les traders.   

Ces derniers sont jeunes, beaux, vigoureux, portent de beaux costumes, conduisent de belles voitures. La jeunesse, quand elle est touchée par la grâce de la richesse, est irrésistible. Les jeunes traders gagnèrent la partie. Des fortins les plus reculés aux taudis des grandes villes, tous les damnés de la terre togolaise raclèrent leurs économies pour investir dans ce qu’on présentait comme l’affaire la plus juteuse du siècle. On vantait des taux d’intérêt allant jusqu’à 300% pour un placement trimestriel. 

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Les jours passant, les jeunes traders devinrent de plus en plus beaux, leurs costumes de plus en plus cirés, leurs voitures de plus en plus luxueuses. Les commentaires sur eux dans les journaux, dans les rues, dans les maisons, dans les marchés devinrent de plus en plus dithyrambiques. On les plaça, dans les classements des fortunés, côte à côte avec de grands industriels et footballeurs africains. On les présenta comme des modèles absolus de réussite. On incita les autres jeunes entrepreneurs à quitter leurs rêves de musaraignes et embrasser de grands rêves, des rêves de traders.

Trading : sous le costume, le vent

Les souscripteurs devinrent plus hystériques dans les placements. Dans quelque église, raconta-t-on, le pasteur ordonna qu’on place l’argent de toute la caisse de Dieu. Et sur la tête des fidèles réticents, on invoqua le feu de l’esprit saint pour brûler le démon de la pauvreté qui les possédait.  

Des hauts gradés de l’armée, des responsables politiques de premier rang, d’émérites intellectuels, laissèrent propager les rumeurs, se rabattirent sur la nouvelle trouvaille. L’argent a-t-il quelque odeur qui puisse rendre celui du trading haïssable ? 

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Les pauvres plaçaient. La classe moyenne plaçait. Les riches plaçaient. Les faibles plaçaient. Les puissants plaçaient. Lucifer plaçait. Dieu plaçait. Et les jeunes traders changeaient de costumes en multipliant les vacances vers les destinations les plus prisées. 

Jusqu’à ce que ça finisse, un matin, comme ça a débuté. Personne ne sait comment. Certains jeunes traders ont disparu. Leurs costumes et voitures de luxe avec. D’autres ont démissionné. D’autres encore ont commencé à fuir les souscripteurs réclamant leurs pécules. Et l’on se rendit vite compte que sur ces jeunes riches sortis du néant, il n’y avait que le costume qui soit réel. Tout n’était que du vent sous les trois-pièces. 

Comment en est-on arrivé là ? Comment une si grosse arnaque cousue au fil blanc a-t-elle été possible sous le nez d’un Etat aussi omniprésent, envahissant que celui du Togo ? La réponse, on la trouve dans le titre de cette pièce en sept tableaux de l’écrivain et philosophe français Jean-Paul Sartre : « Les Mains sales ». 

Parce que dans cette affaire, et les autorités togolaises, et les jeunes traders et les souscripteurs (eux aussi, hélas), ont les mains sales. 

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