Togo: un si triste devoir de violence

Togo: un si triste devoir de violence

18 octobre 2021 Non Par David Kpelly
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La mort en couches d’Ornella Naile avec son bébé dans l’indifférence des sages-femmes met en exergue comment la violence perpétuelle a transformé notre société togolaise en une jungle. Pour notre chroniqueur David Kpelly, pour exister le Togolais se sent contraint d’exercer contre plus faible que soi la violence dont il est victime d’un plus fort. Même à l’hôpital !

Sur une plage déserte, sûrement celle de Lomé, une jeune femme. La trentaine, elle fixe le vide, le regard profond et serein. Comme si elle est en train d’interroger l’éternité ou quelque dieu. Elle porte une chemise bleue rayée sur une culotte noire. A son bras gauche, elle a accroché un sac à main noir, et sa main gauche tient un téléphone portable. Sur la photo, les internautes ont écrit : « RIP, Ornella. »

RIP Ornella. Parce que Ornella Naile est morte. Morte dans une clinique de Lomé où elle est partie donner la vie. Morte avec son bébé qu’elle n’a pas pu mettre au monde. Son bébé qu’elle a préféré emmener avec elle dans le ventre de la grande nuit. Comme une détermination à se venger des humains auxquels elle ne voudrait rien laisser d’elle.

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Des femmes qui perdent la vie durant leur combat pour donner la vie au Togo, les Togolais en voient et en entendent parler tous les jours. Dans les pays où on meurt de rien, mourir en couches passe au mieux pour une banalité, au pire une provocation lancée à la mort. « Il faut ne pas avoir peur de la mort pour oser vouloir accoucher dans certains pays africains », dirait l’autre avec un trait de cynisme réaliste.

Ornella est donc morte, comme des milliers d’autres femmes togolaises, en cherchant à donner la vie. Mais ce qui a fait fondre le cœur de ses compatriotes est l’atrocité de la scène par laquelle elle a dit adieu à la vie. Presque sous les yeux des sages-femmes, elle est tombée de la table d’accouchement, a écrasé son ventre contenant son bébé contre le sol, a été traînée, mourante, dans le plus grand centre hospitalier de Lomé où elle fut négligée malgré son état.

« Quelle est notre faute dans tout ça ? »

On est tentés de pointer un doigt accusateur sur ces sages-femmes devant lesquelles ce drame s’est produit, relever leur incompétence, leur négligence voire leur méchanceté. On aurait voulu les clouer au pilori, ces femmes formées et payées pour accompagner les femmes dans le combat le plus mortel de leur existence : donner la vie. Mais on imagine presque la réponse des supposées coupables : « Quelle est notre faute dans tout ça ? »

Leur faute dans tout ça, ces sages-femmes n’en verraient pas. Elles ont laissé mourir une femme en couches ? « Et alors ? Ne nous fait-on pas pire que ça, à nous autres, tous les jours ? » nous répondraient-elles.

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Parce que nous sommes arrivés au Togo à un point où personne ne peut plus accuser personne de quoi que ce soit. Tout le monde pense, croit, qu’il a le droit, le devoir de faire contre l’autre ce que l’on fait contre lui. La violence perpétuelle en tout, partout, a transformé notre société togolaise en une jungle avec une hideuse chaîne alimentaire de la violence. Pour exister, on est contraint d’exercer contre plus faible que soi la violence dont on est victime d’un plus fort. Même à l’hôpital!

Le Directeur de l’hôpital exerce sur le médecin en chef la violence morale qu’exerce sur lui le ministre de la Santé. Le médecin en chef exerce sur ses subordonnés la violence morale qu’exerce sur lui le directeur de l’hôpital. Les médecins exercent sur les auxiliaires la violence dont ils sont victimes de la part du médecin en chef. Et les sages-femmes exercent leur violence sur Ornella Laine.

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« Pardonne-nous, ma sœur. » 

« Et alors ? Ne nous fait-on pas pire que ça, à nous autres, tous les jours ? », répondraient-elles donc si une main accusatrice se dressait contre elles.

« Que faire alors ? », me demanderait-on. « Je ne sais pas », répondrais-je sans la moindre hésitation. Parce que je ne crois pas avoir aujourd’hui quelque remède contre ce cycle infernal. Un cycle infernal de violence morale et de méchanceté dans lequel notre pays s’est englué.

J’ai juste un mot, faible et impuissant comme je suis dans ce cycle, à dire à Ornella, si elle m’écoute depuis la paix éternelle où je l’imagine : « Pardonne-nous, ma sœur. »  Et sur sa tombe je murmure cette phrase du grand roman Le Devoir de violence  de l’écrivain malien Yambo Ouologuem : « La nuit m’écrase tant, avec son cortège de sensations indéfinissables, que je deviens le vent… »

Le devoir de violence

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