Jean-Paul Oumolou et ce Togo où le temps s’est figé

Jean-Paul Oumolou et ce Togo où le temps s’est figé

15 novembre 2021 Non Par David Kpelly
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Avec l’arrestation musclée de l’activiste Jean-Paul Oumolou, son audition pendant plusieurs jours par la gendarmerie et sa mise en prison, David Kpelly ne sait plus sur quel ton il faut parler du Togo. Une divinité capricieuse aurait-elle figée le temps au-dessus du Togo depuis 1963, se demande-t-il ?

Ainsi donc, Jean-Paul Oumolou est retourné en prison à Lomé. Pour la deuxième fois de sa vie, il goûtera aux affres du pire endroit qu’on puisse souhaiter à son ennemi au Togo. En 2004, il y était pour son militantisme en faveur des étudiants de l’université de Lomé au nom desquels il réclamait des traitements plus décents et plus humains. Aujourd’hui, il y est allé pour son activisme pour l’avènement de la démocratie et d’un Etat de droit au Togo.

Celui qui se lève contre l’injustice et l’oppression

En 2004, il était un jeune d’une vingtaine d’années, étudiant tirant le diable par la queue au Togo. Aujourd’hui, il est un homme d’une quarantaine d’années, père de famille, vivant décemment du travail de ses mains en Suisse.

Les années ont passé, mais Jean-Paul Oumolou, même à des milliers de kilomètres du Togo, est resté le même : celui qui se lève contre l’injustice et l’oppression.

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Quatre chefs d’accusation ont été retenus contre lui : incitation à la révolte, apologie du crime, publication de fausses informations, outrage aux autorités.

La profonde tristesse que l’on ressent chaque fois qu’on parle désormais du Togo relève du fait que l’on se dit que même avec un cœur aussi gros d’amertume qu’une montagne, on ne saurait choisir les mots les plus justes pour dire notre douleur. Au mieux on ressasse, au pire on ennuie.

Parce que, et la terre entière nous est témoin, que n’a-t-on pas encore dit sur ce qui se passe au Togo depuis plus de cinquante ans maintenant ? Dans quelle langue n’a-t-on pas déjà formulé nos plaintes ? Quel ton n’a-t-on pas déjà adopté pour hurler notre douleur ? Quelle intonation n’a-t-on pas déjà donnée à nos pleurs ? Quels torrents de larmes n’a-t-on pas déjà pleurés sur notre malheur ?

« Qu’avons-nous fait au sort ? »

Mais les années succèdent aux années, les décennies suivent les décennies, des générations de Togolais voient leurs dos se voûter sous le poids des âges, sentent leurs forces décliner avec l’âge, plient leur fronts vers la tombe, ferment les paupières à la vie, d’autres générations naissent, font leurs premiers pas, découvrent la vie, grandissent, mais ils chantent tous la même mélopée de désolation : « Qu’avons-nous fait au sort ? »

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Jean-Paul Oumolou a donc passé dix-sept ans de sa vie, dix-sept années durant lesquelles il a enjambé des mers et des océans pour chercher sa place au soleil, dix-sept années durant lesquelles il a connu des victoires, des échecs, des amours et des trahisons, des joies et des peines, des espoirs et des désillusions, mais dix-sept ans qui n’ont pas réussi à l’affranchir de la main de ceux qui, en 2004, l’ont injustement incarcéré.

Parce que ceux qui l’ont mis au cachot en 2004 n’ont pas changé. Ils sont là, sur place, défiant le temps qui semble n’avoir aucun effet sur eux. Et ils mènent la même lutte : briser tout rêve de liberté des Togolais. Utilisent les mêmes méthodes : la terreur. Invoquent le même idéal : l’injustice. Se prosternent devant le même dieu : le pouvoir.

17 ans de vie, pour retourner sur ses pas

Jean-Paul l’adulte passera donc encore ses jours à contempler ces mornes et lugubres murs qui l’ont privé de sa liberté il y a 17 ans. Il passera, encore, ses nuits blanches à écouter les plaintes, les gémissements, les lamentations et les pleurs de ceux qui ont perdu leur intimité et leur dignité au même moment qu’on les privait de leur liberté. 17 ans de vie, pour retourner sur ses pas. Accusé pour les mêmes causes, capturé par les mêmes mains.

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Quel terrible sort que le nôtre, Togolais ! Nous avons beau courir le monde, bâtir nos rêves, mener nos combats, remporter nos victoires, affronter nos peurs, échafauder nos espoirs, nous revenons toujours tomber dans la gueule du même monstre qui a dévoré des milliers et des milliers de nos parents, nos amis, nos frères, nos sœurs.

« Ô temps, suspends ton vol », implorait le poète. Quelque divinité capricieuse aurait-elle exaucé cet appel lancé depuis le XIXe siècle par un amant éploré en figeant, depuis un sombre jour du 13 janvier 1963, le temps au-dessus du Togo ?

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