Covid-19 : le variant togolais est plus dangereux que jamais

Covid-19 : le variant togolais est plus dangereux que jamais

14 décembre 2021 Non Par Théau Mbemba
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La riposte contre le covid-19 au Togo est devenue un prétexte pour réduire les libertés publiques et « punir » les opposants.

Au petit matin (3h) du 23 avril 2020, Dodji Koutouatsi se rend dans un terrain vague à quelques mètres de son domicile. Il habite derrière le centre de santé d’Adakpamé, une banlieue populaire à l’est de Lomé. A défaut d’infrastructures d’assainissement dans sa maison, il défèque à l’air libre. Comme 48% de Togolais qui se soulagent dans les champs, les forêts, les buissons, les plans d’eau et autres espaces ouverts.

Deux heures plus tard, son épouse se réveille et constate que Dodji n’est pas revenu. Elle se précipite vers le terrain vague clôturé d’une enceinte inachevée. Là, elle retrouve le corps sans vie de son conjoint. L’homme était allongé à même le sol, avec pour tout vêtement un slip. Il avait le visage ensanglanté et couvert d’hématomes. Sur sa tête, des séquelles de coup de bâtons ! Son œil droit était couvert de sang et de sables noirs. Agé d’une quarantaine d’années, il laisse derrière lui une veuve et une orpheline, désormais inconsolables.

Comme quatre (4) autres Togolais, Dodji Koutouatsi a été battu à mort par des éléments des forces de sécurité pour non-respect du couvre-feu.

Covid-19 : On règle des comptes politiques sous couvert de lutte contre la pandémie

En effet, immédiatement après l’apparition du premier cas de Covid-19 au Togo, le gouvernement a voté dans la précipitation une loi instaurant l’état d’urgence sanitaire en avril 2020. Cela fait maintenant près de deux ans que le pays est géré par ordonnance. « Nous sommes passés d’un Etat autoritaire à un Etat d’exception », avait ironisé sur une radio locale Gnimdéwa Atakpama, responsable d’un parti politique d’opposition, le Parti des Togolais.

Les mesures phares de cet « Etat d’exception » sont : un couvre-feu en vigueur entre 20 heures et 6 heures, la fermeture des frontières terrestres et l’interdiction du moindre rassemblement.

Et pour veiller au respect de ces mesures, le gouvernement a mis sur pied une force spéciale anti-pandémie (FOSAP) de 5000 hommes. En février 2021, la Fosap a bénéficié de 1000 hommes supplémentaires et est rebaptisée GMS (Groupe mixte de Surveillance) Covid 19.

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Dans l’exercice de ses missions, la Fosap a commis des exactions meurtrières. « L’Etat tuait déjà des citoyens au nom de la lutte contre la pandémie alors que la Covid-19 n’avait même pas encore fait de victime ! » déplore Nathaniel Olympio, le président du Parti des Togolais.

La riposte contre le covid-19 au Togo devient ainsi un prétexte pour réduire considérablement les libertés publiques. Notamment les libertés de manifestation et les libertés de la presse. Ce qui permet au gouvernement de contenir la forte contestation politique découlant de l’élection présidentielle frauduleuse de février 2020. On règle ainsi des comptes politiques sous couvert de lutte contre la pandémie.

Face à tous ces abus, le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève a interpellé en juin 2021 le gouvernement togolais sur la nécessité de réviser ses lois restreignant les libertés publiques afin de les rendre conformes aux textes internationaux auxquels le Togo a adhéré.

De considérables dommages au sein des familles

Pourtant, le journaliste américain Ted Alcorn croit savoir que « c’est la réponse politique appropriée du point de vue de la santé public ». Comment comprendre cela ? Heureusement qu’il reconnaît que « cela a été un désastre pour de nombreux citoyens togolais. »

L’instauration du couvre-feu a détruit toute une économie nocturne informelle tenue généralement par des vendeuses  qui assurent les besoins quotidiens de leur famille.

Les jeunes sans diplôme qui officiaient comme serveurs ou videurs dans les établissements de nuit se retrouvent sans job et sans ressources. Les dommages au sein des familles sont considérables et aucun programme spécifique ne leur est proposé par le gouvernement.

La fermeture des frontières terrestres depuis le 3 avril 2020 a porté un coup sévère à l’économie informelle. Il n’y a pas de programme précis destiné à ces entreprises qui contribuent pourtant aux taxes et au PIB.  L’impact sur l’économie formelle impliquant certains types d’échanges et de partenariats avec l’extérieur, rendus impossibles du fait de la fermeture des frontières, est tout aussi réel.

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Les Togolais tirent le diable par la queue. En effet, la cherté de la vie s’est accentuée avec l’augmentation du prix des produits de première nécessité. La hausse du prix du carburant s’est répercutée sur le prix des transports, et donc sur le prix des denrées. Par exemple, le bol de maïs est passé de 400 francs cfa (0,72 dollar US) à 1000 francs cfa (1,8 dollars US) par endroit. Inaccessible à ceux qui mangeaient déjà seulement une fois par jour. « Comment vont vivre les gens qui sont au chômage et qui n’ont aucun soutien de l’Etat ? » se demande Nathaniel Olympio.

Les chiffres de Novissi ne concordent pas

Le moral de la population est au plus bas. D’ailleurs, on a dénombré plusieurs cas de suicide ces derniers mois. Notamment par pendaison, dont un professeur d’université (vacataire), des collégiens et collégiennes. Par ailleurs, on observe également un accroissement du phénomène des enfants de rue.

Contrairement au storytelling officiel, il n’est pas aisé de faire une évaluation objective de Novissi, le programme phare du gouvernement sensé soutenir l’économie togolaise touchée de plein fouet par la lutte contre le Covid-19.

« Comme pour les élections où le gouvernement publie des taux de participation à 104%, les chiffres présentés sur le site de Novissi ne concordent pas quand on fait les calculs. Il y a une grande opacité dans les chiffres. », résume Nathaniel Olympio.

Selon de nombreux bénéficiaires, le programme Novissi aurait distribué par mois 5.150 Cfa (9,31 dollars US) pour les hommes et 6.150 Cfa (11,12 dollars US) pour les femmes.

Cette somme est loin de couvrir les besoins de tous ceux qui vivent dans la précarité et dont les conditions de vie se sont dégradées avec la pandémie. Les plus chanceux ont bénéficié de ce programme pendant 3 mois et d’autres durant un mois et demi seulement.

Au cours d’un atelier sous régional sur l’identité numérique en Afrique de l’ouest, un expert des Nations-Unis déploré l’absence de mesures au niveau de l’impact de Novissi sur la croissance économique. Les officiels togolais parlent d’environ 580 000 bénéficiaires du programme. Pas de quoi bomber le torse dans un pays de près de 8,4 millions d’habitants !

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Plus grave, pour bénéficier de ce programme il fallait présenter une carte d’électeur datant de 2018. Selon le gouvernement, la carte électorale a été choisie parce que « c’est ce que la plupart des gens ont au Togo. »

La carte d’électeur, à l’exclusion de toute autre pièce d’identité

C’est vrai que moins de 25 % des Togolais ont une carte d’identité parce qu’elle est difficile à obtenir. Elle coûte chère et nécessite environ 4 étapes à franchir avant d’avoir tous les papiers.

Mais pourquoi précisément la carte d’électeur datant de 2018 ? Et pourquoi c’est à l’exclusion de toute autre pièce d’identité ?  N’est-ce pas pour écarter de l’accès pourtant légitime à ce programme, les Togolais qui ont refusé de participer à l’élection frauduleuse de 2018 ?

Pourtant un autre élément de langage de la communication gouvernementale indique que « la population ne devrait pas avoir à choisir entre la mort par la Covid-19 ou par la faim »« Visiblement, pour ce gouvernement, la population peut mourir de faim lorsqu’elle refuse de participer à des élections jugées non transparentes. », déplore Nathaniel Olympio.

Comment comprendre que dans un pays où des écoles primaires et secondaires sont encore en pailles, les dirigeants communiquent sur un prétendu « hub numérique et centre d’innovation » ?

Pour Nathaniel Olympio, « Il y a un grand décalage entre la communication du gouvernement et la réalité de la vie des Togolais. »

Il y a quelques mois une classe de fortune s’est écroulée causant la mort de deux enfants. D’une manière générale, le Togo est dans une grande précarité en matière sanitaire. « En 16 ans de pouvoir, aucun hôpital n’a été construit, contrairement à tous les autres pays de la sous-région. De même, sur 8,4 millions d’habitants, le Togo ne dispose que d’une oncologue médicale. Il n’y aucun scanner fonctionnel dans les hôpitaux publics et le pays ne dispose d’aucune unité de radiothérapie. », martèle Nathaniel Olympio.

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