La Russie en Afrique : le loup dans la bergerie ?

La Russie en Afrique : le loup dans la bergerie ?

14 janvier 2022 Non Par Guillaume Guianissio

Avoir recours à Moscou en prétendant être panafricain, est-ce sérieux ? N’est-ce pas déshabiller Pierre pour habiller Paul ? Pour notre chroniqueur Guillaume Dominique Guianissio, cela mérite réflexion.

La Russie en Afrique. Un retour gagnant après le reflux des années quatre-vingt-dix ? Pour quelles raisons les panafricanistes déroulent le tapis rouge à la Russie ?

Qui a l’Afrique aura le monde

A l’inverse de la juteuse ruée vers l’Afrique des Occidentaux, l’évocation de noyades d’Africains en Méditerranée fait croire aux citoyens lambda que sans l’Occident l’Afrique serait perdue.

Pourtant, deux interventions d’anciens chefs d’Etat devraient rétablir un tant soit peu la vérité sur le poids du continent africain.

« Qui aura l’Afrique, dominera le monde. C’est une vérité… parce que qui aura l’Afrique sera maître des matières premières dans le monde. Soit qu’il valorise ces matières premières pour son économie. Soit qu’il empêche que ces matières premières parviennent aux camps adversaires ».

Cette parole forte est de Félix Houphouët Boigny. L’ancien président ivoirien partage cette conviction avec Jacques Chirac ! Ce dernier a reconnu que les richesses de l’Afrique ont été pillées par les Occidentaux, son pays la France compris. Il a même demandé qu’on rende aux Africains ce qu’on leur a pris.

Il disait :

« On oublie seulement une chose. C’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique. Pas uniquement. Mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique. Alors, il faut avoir un petit peu de bon sens. Je ne dis pas de générosité. De bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris. D’autant que c’est nécessaire, si on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que ça comporte dans un proche avenir.”

On peut dire que la Russie a bien compris le message. Dirigée par Vladimir Poutine, elle profite de manière offensive des failles et des tares de la stratégie de l’Occident impérialiste.

Un réservoir de matières premières pour les autres?

Une triste réalité des relations internationales faite d’escroqueries et de rapports de force. L’Afrique flambe des suites de la stratégie des pompiers-pyromanes qui la pillent. Mais le vieux continent a-t-il vocation à ne demeurer qu’un réservoir de matières premières stratégiques pour les plus puissants ?

La question épuise…

N’empêche ! Les panafricanistes se la posent quotidiennement. De la réponse à cette question dépend le potentiel rêve de puissance africaine ou de sa servitude ad vitam aeternam.

En accompagnement du volet économique, les opérations militaires s’accentuent. Des bases stratégiques soi-disant pour contrer le terrorisme ou les guerres pullulent.

Le choix militaire des puissances a deux dimensions, géopolitique et géoéconomique. Elles nourrissent hautement un retour à la guerre froide.

De plus, on remarque la volonté d’acteurs émergeants de détruire les grandes citadelles ayant gouverné jusque-là la politique internationale.

L’on assiste en effet :

  • d’une part, à l’effritement progressif des tracés frontaliers hérités de la Conférence de Berlin en 1884
  • et d’autre part, à la contestation du nouvel ordre mondial né de l’unipolarisation du monde après la chute du mur de Berlin.

Jusqu’ici, les Occidentaux impérialistes étaient tranquilles dans leur tour d’ivoire esclavagiste. Ils y élaboraient en toute quiétude leurs habituelles stratégies de coups d’Etats, de guerres civiles, de manipulation de masse, de la main mise monétaire et du terrorisme. Les voici soudainement confrontés à un spectaculaire retournement de situation !

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La Russie en Afrique, un « zorro » est arrivé?

Le réveil est bien brutal pour certains d’entre eux. Ils se retrouvent en situation de concurrence sur un terrain dont ils avaient le monopole. L’obsolescence de leurs vieilles stratégies, ressentie comme scandale humain, a subi un tel choc face aux guerres hybrides lancées par la Russie et son allié chinois qu’ils pleurnichent à l’ONU.

Plus rien ne serait comme avant. Economiquement, la Chine, avec sa stratégie attrayante dite du « gagnant-gagnant », brise le carcan des gré-à-gré néfastes aux Etats africains. La Russie, quant à elle, fait voler en éclat la stratégie militaire occidentale de la guerre par procuration contre les Etats africains à travers les groupes armés et les terroristes. Elle aide à combattre les terroristes et établit une ère nouvelle dont profitent déjà quelques Etats africains autrefois dépassés par les évènements.

Au cœur des drames meurtriers imposés par les impérialistes sous les divers prétextes de démocratie, de lutte contre le terrorisme, de missions de paix, la Russie a trouvé une place de choix. Elle se positionne en « zorro » mondial contre le projet du nouvel ordre mondial.

Le monde n’a pas vocation à s’enfermer dans la pensée unique impérialiste. Il n’a pas vocation à courber l’échine sous les ordres tentaculaires d’une poignée d’oligarques fortunés. Le monde se sentira désormais mieux, libre et diversifié : chacun vivant avec ses réalités, sa culture et ses spécificités.

En opposition à certains occidentaux qui refusent l’émancipation des Africains, la Russie et la Chine se posent en alternatives.

La Russie en Afrique: une autre colonisation ?

Pour plusieurs critiques, faire recours à la Russie pour lutter contre l’impérialisme, c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul. Comme arguments, ils disent que les Russes présents dans les opérations militaires sont des mercenaires qui commettent des exactions sur les civils.

La Russie est-elle aussi impérialiste ? A-t-elle des ambitions néocoloniales ? La réponse est non. Certes, la Russie a été une puissance impériale mais elle n’a jamais été impérialiste. Jusqu’aux années quatre-vingt-dix, la Russie soviétique avait développé une présence importante sans jamais franchir le pas du néocolonialisme.

Selon plusieurs analystes, la politique africaine de la Russie ne relève plus du « changement du rapport international des forces » prôné à l’époque soviétique. Les nouvelles relations Russie-Afrique sont motivées par des considérations pragmatiques plutôt que par des impératifs d’ordre idéologique.

En d’autres termes, selon Suzanne M. Birgeron, Alexander V. Kozhemiakin et Roger E. Kanet, « les intérêts de la Russie en tant que grande puissance renaissante exigent le rétablissement de relations avec le monde entier et donc avec l’Afrique. »

Et les autorités russes ont répété à plusieurs reprises que les nouvelles relations Russie-Afrique « devraient s’avérer mutuellement avantageuses et être fondées, fort pragmatiquement, sur l’intérêt économique. »

La Russie, une puissance « trans-impérialiste »

Pour Celeste A. Wallander et Jessica Allevione dans Politique Etrangère, la Russie est un partenaire efficace pour résoudre des questions épineuses pour la sécurité. Elle force l’émergence des possibles puissances mondiales du XXIe siècle.

« Une stratégie russe – moderne, transnationale et aussi impériale – que nous nommons : « trans-impérialisme », expliquent les deux chercheurs.

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En effet, les États-Unis, depuis 2006 ont plus besoin de la Russie de Poutine que Moscou d’eux. Notamment sur des questions qu’ils considèrent prioritaires : Corée du Nord, Iran, sécurité dans l’espace eurasiatique, énergie.

En Europe, la Russie de Vladimir Poutine a remporté un franc succès dans sa politique de relations bilatérales avec des pays clés. Elle sape ainsi la cohésion de l’Union européenne en contournant l’approche multilatérale au détriment des pays de l’UE.

En définitive, la Russie n’a pas été colonisatrice. Même face au bloc occidental qui tente de l’émietter et arracher les Etats stratégiques de l’ex-URSS, elle joue de la fermeté, de la puissance, sans coloniser. Pourquoi ferait-elle en Afrique ce qu’elle n’a pas fait dans son arrière-cour ? Ce serait une absurdité !

Les nouvelles politiques étrangères et de sécurité russes trouvent leurs racines dans le contexte stratégique actuel. En demeurant absente dans le monde, elle laisserait le terrain vierge aux impérialistes véreux. Ces derniers, dans la nature de leur système politico-économique autoritaire et militaire (accords coloniaux), désorganisent sans cesse l’équilibre mondial afin de s’enrichir au détriment des nations pauvres et militairement faibles.

GUIANISSIO Guillaume Dominique est consultant en Développement Local, analyste politique et Panafricaniste

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